Le dernier seigneur de Marsad – Charif Majdalani (Editions du Seuil)

Le dernier seigneur de MarsadC’est presque un genre littéraire en lui-même, la description d’une civilisation qui sombre, d’un monde qui s’écroule, d’une époque qui s’efface, d’un pouvoir qui s’étiole, la descente qui ne va pas forcément jusqu’à l’enfer mais qui signifie l’abandon d’un paradis. Le plus beau livre sur ce thème reste pour moi Le Guépard, unique livre de l’aristocrate sicilien Giuseppe Tomasi di Lampedusa, et adapté au cinéma par Luchino Visconti dans un des plus beaux films que je connaisse.

Le dernier seigneur de Marsad, de Charif Majdalani (Editions du Seuil) narre le naufrage du pouvoir des chrétiens dans le Liban des années 70/80 en suivant l’histoire de Chakib Khattar, chrétien orthodoxe, industriel du marbre et notable appartenant à la petite mais puissante caste qui se partage le pouvoir au Liban depuis les années 30 dans des conditions quasi-féodales. Le récit débute, pourtant, sur un tout autre sujet, l’enlèvement de Simone, la fille de Chabib Khattar par Hamid Chahine, son bras droit à l’usine, qu’il préfère à ses propres fils qu’il juge faibles et incompétents. Mais pas question de mésalliance : Hamid est le fils de son ancien intendant et ne peut donc pas espérer épouser la fille du patron. Les tourtereaux se marient en secret mais n’iront pas bien loin. Khattar ne pardonne pas à son protégé. Exit Hamid. Et pourtant non, on le retrouve tout au long du livre, car il est au cœur d’un secret de famille à rebondissement. Cette partie romanesque du livre n’est pas étrangère aux véritables sujets de livre, la difficulté de toute transmission, la fragilité de tout pouvoir …

Ce pouvoir se manifeste par une rapacité sans merci entre clans et un ordre social très strict, atténués par un art de la convivialité tout à fait oriental mais qui dissimulait mal les inimitiés : cafés, parties de trictrac, longs repas familiaux, sorties des offices religieux et autres repères sociaux.  Mais le titre du livre est clair : le pouvoir de Chabib Khattar ne lui survivra pas. De « Suisse-du-Proche Orient » qu’il paraissait être dans les années 50, le Liban va glisser rapidement, à partir des années 70, dans une guerre civile abondamment encouragée par ses voisins, par l’invasion de l’armée israélienne, par l’arrivée des réfugiés palestiniens, par l’hostilité croissante entre Chiites et Sunnites. Chabib Khattar, dont le caractère intransigeant lui donne une autorité particulière, essaie de maintenir son patrimoine : sa transmission est l’objectif de sa vie et la gloire de son nom, sa principale obsession  Il finira par mourir seul dans sa maison.

Un autre personnage est particulièrement important dans ce livre, Lamia. Elle est la veuve de l’intendant qui gérait les activités agricoles de Khattar, la mère de Hamid, celui qui a enlevé Simone au début du roman. Sorte de Pythie dont on comprend les paroles,  Lamia est la plus lucide, la plus énigmatique et, en fin de compte, la plus puissante…

En mêlant habilement épopée historique et destinées personnelles, ce livre aurait eu tout pour me plaire… si ce n’était une écriture souvent pesante. Mais je l’ai lu jusqu’au bout… La fin est une sorte de revanche des pauvres sur les riches. Mais, alors que celle du Guépard était nimbée des lueurs matinales se levant sur un monde nouveau, celle du Dernier seigneur de Marsad se fond « dans le fantomatique contour des montagnes [qui] se renforçait dans le noir (…) » : le Liban maintenant ?

Charif Majdalani obs
Charif Majdalani (photo nouvelobs)

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