Le Carré des Indigents – Hugues PAGAN – Rivages / Noir  – novembre 2021

Novembre 1973, dans une ville non identifiée, que l’on situe volontiers dans un endroit où le ciel tombe sans se relever. Schneider est déjà dans le livre, comme écrivain qui présente son dernier livre – un roman policier –  dans une émission littéraire de télévision où il affirme « On meurt en regrettant la compagnie d’une poignée de personnes mais pas celle du monde dans lequel on vit »

Reprenons : Schneider est flic, venant directement de la préfecture de Paris en tant qu’ inspecteur général. Il est dans cette ville sans nom. Accueil mi-figue, mi-raisin des hommes qui sont sous ses ordres. Un vendredi soir, un habitant de la ville, André Hoffmann, va chez les flics pour déclarer que sa fille âgée de quinze n’est pas rentée, à la nuit tombante. Ils la retrouvent morte, avec « son petit visage de chaton ébouriffé ». Schneider doit conduire l’enquête concernant ce meurtre, dont il doute, mais il doit y faire la lumière… La victime rêvait de devenir institutrice. Issue de «  trois générations de gueux, trois générations de sans-grade, de laissés-pour-compte, de ces gens sans existence parce qu’ils n’avaient pas d’histoire, puisque aussi bien l’histoire n’avait pas eu la moindre raison d’en retenir le destin et les noms, le grand et triste charroi de l’humanité silencieuse, opiniâtre, de ce grand fleuve puissant et taciturne, sur lequel caracolait, futile et arrogante, l’écume grise et mousseuse des prédateurs, des possédants et des parvenus, ceux qui eux seuls comptaient pour de bon . »
Rien de somptueux ni de grandiloquent dans ce crime à élucider. Juste la banalité du crime. Une histoire de gueux, donc, qui n’intéresse pas longtemps la presse locale. L’inspecteur Schneider, lui, éprouve une profonde tendresse pour ceux qui ne comptent pas. Magnifique personnage de flic qui va prendre de plein fouet la douleur d’un père. Atypique et excellent enquêteur qui se distingue par son refus de recourir à la brutalité de la meute policière, esquinté par la guerre d’Algérie dont il est revenu couvert de médailles mais écœuré par le napalm déversé sur des villages entiers de civils.
C’est ainsi que Hugues Pagan esquisse avec art et justesse les personnages sans faire appel à une psychologie pesante, mais avec quelques phrases qui disent tout de leur être. Pas de héros, pas de transcendance, pas d’horizon de rédemption, juste des personnages brûlés jusqu’à la consomption. Pourtant, jamais le roman ne sombre dans le nihilisme, la prose est celle d’un moraliste intransigeant qui a perdu ses illusions sur l’espèce humaine, tout sanglot rentré, mais ne veut pas négocier avec son idéalisme. Et quelle écriture ! Hugues Pagan est un styliste, un vrai, sans morceau de bravoure mais avec un lyrisme à peine perceptible mais qui emplit le lecteur de sensations et d’échos. Chaque page recèle des phrases qui laissent une empreinte puissante. L’épilogue souligne un pessimisme désespéré : « Ainsi nos vies sont-elles comme un long sommeil éveillé, où  les rêves seuls tiennent lieu de mémoire. »

J’ai refermé ce livre, bouleversé. Et traversé par le plaisir qu’un roman policier peut donner quand les enquêtes, les ambiances, les personnages, loin de toute facilité, tentent d’explorer les failles plus ou moins profondes de la nature humaine et les précipices de nos civilisations actuelles.

Quelques courts extraits pour donner quelques indices sur l’Inspecteur principal Gilles Schneider.

Page 210
La loi stipulait que, sauf en cas de force majeure, le domicile des citoyens était inviolable de vingt et une heures à six heures du matin. En toute chose, Schneider s’en tenait à a loi. () ils avaient à peu près trois heures à attendre.
Page 221
Schneider n’aboyait pas, il se bornait à mordre.
Page 250
Il savait qu’une enquête criminelle se boucle en quarante-huit heures, et qu’ensuite, il faut parfois des mois ou des années pour y parvenir et que parfois on n’y arrive jamais.
Page 268
Le karaté présentait pour lui l’intérêt de se vider la tête, dans une succession ordonnée, inexorable de postures et de gestes, d’avances et de reculs, ponctués de cris rauques censés exprimer  l’énergie vitale, l’aboutissement  et la fin d’attaques foudroyantes, une chorégraphie d’essence mortelle  mais qui, du moins, ne faisait pas de victime.
Page 264
Schneider savait que tout allait s’ensuivre avec une rigueur quasi mathématique, que les faits allaient se succéder  aux faits et que tout cela déroulerait le fil implacable d(évènements fortuits, drolatiques ou sinistres qui, chacun mis au bout de l’autre, avaient abouti à ce que ce jeune cœur recru de souffrance et de désespoir de Betty Hoffmann cesse de battre dans sa poitrine, son sang de couler dans ses veines, ses yeux de voir et ses oreilles d’entendre, et que ca vie s’en aille dans la grand vent glacé qui courait au ras du sol.
Page 300
Schneider en conclut qu’il était capable de haine. En tant qu’homme, il le déplorait plus ou moins, la haine n’étant souvent que la traduction agressive et brouillonne d’une terrible souffrance intérieure. En tant que chef d’unité, il se reprochait de ne l’avoir jamais détecté auparavant.
Page 333
Ainsi un inconnu se dissimulait il quelque part derrière l’apparence d’un flic impassible, dur, efficace et sans état d’âme, derrière celle de l’amant impétueux, derrière celle du pianiste de blues, derrière ces yeux gris, ces manières insolentes et sarcastiques, ce curieux rictus qui ne l’embellissait pas. Un inconnu dont elle avait eu la brusque certitude qu’elle n’en saurait jamais rien.

Hugues Pagan (photo Télérama)

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