Autour du monde – Laurent Mauvignier (Editions de Minuit)

Autour du mondeOui, c’est un vrai voyage autour du monde que propose Laurent Mauvignier en quatorze étapes et quatorze « tranches de vie » qui ont un seul point commun : avoir lieu au même moment que le tremblement de terre et le tsunami qui a frappé le Japon, en mars 2011, entrainant la catastrophe nucléaire de Fukushima, évènement planétaire s’il en fût. Ce genre d’évènement dont on se rappelle toujours les circonstances du moment où on l’a appris, comme les premiers pas sur la lune et l’effondrement des Twin Towers à Manhattan.

C’est, apparemment, le seul fil rouge entre ces quatorze histoires qui, dans une forme de kaléidoscope, décrit le paysage impressionniste de notre monde globalisé d’aujourd’hui et des fractures qui le saccagent. C’est une âpre critique de ce monde où tout semble bouger, mais où les exploités restent enfermés dans leur condition, comme ce Philippin qui veille sur le confort de riches Occidentaux allongés au bord d’une piscine à Dubaï, nouveau temple de la globalisation ; comme ces Africains « chosifiés » voire pire, quand ils accompagnent des touristes dans des réserves de grands fauves. Seul tragique contrepoids, une tentative de prise d’otages par des Somaliens dans le Golfe d’Aden. Evoquée aussi, la guerre israélo-palestinienne entre attentat à l’aéroport de Tel-Aviv et les brimades intolérables subies par les Arabes sur leurs propres terres accaparées par l’Etat d’Israël.

Ce livre n’est pas seulement une dénonciation des rapports de forces qui traversent notre époque. Il est aussi – et peut-être surtout car c’est là où il est le plus poignant et le plus éloquent – le théâtre de la fragilité de chaque femme et homme derrière le paravent de sa condition sociale, familiale, conjugale, sexuelle… Il décrit les moments où les masques se déchirent, comme ce couple de jeunes mariés dont les fissures apparaissent dès le début de leur « lune de miel » quand leur avion décolle ; comme ce père qui s’égare dans un de ces grands paquebots de croisière ; comme cette Américaine qui rejoint le monde des esprits dans la forêt thaïlandaise ; comme ce jeune Américain qui traverse les Etats-Unis pour retrouver son frère depuis longtemps parti ; comme ces deux vieux Italiens dont « le passé s’ankylose » qui veulent tenter leur chance dans un casino slovène, comme dernière tentative pour avoir le sentiment de vivre. Mais aussi ces cinq Turcs qui plongent dans les eaux des Bahamas pour voir des dauphins ; ces deux hommes qui se retrouvent dans un hôtel de luxe à Moscou pour faire l’amour ; cette escapade amoureuse à Rome d’une Anglaise et son amant noir…

Ces histoires sont encadrées par deux récits liés directement à la catastrophe japonaise…

On l’aura deviné : « Autour du monde » n’est pas à lire par celles et ceux qui cherchent à s’évader. Laurent Mauvignier n’épargne pas le lecteur. Mais, magnifique prosateur, il lui offre son écriture volubile dont les fils se nouent et se dénouent, qui s’empare des personnages, les balançant entre passé et avenir, entre soliloques et dialogues de sourds, entre confidences intimes et sexe sous-jacent ou explicite.
Ce livre dur est incroyablement vivant.

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Laurent Mauvignier – photo Culture box

2 commentaires sur “Autour du monde – Laurent Mauvignier (Editions de Minuit)

  1. Jean-Marie: je suis un fan de Mauvignier. J’ai beaucoup apprécié ses précédents romans, notamment « Des hommes » et « apprendre à finir ». mais là… j’ai été très déçu. Je trouve qu’il s’est complètement planté. Récit laborieux qui repose sur un « truc » dont le ressort s’épuise vite. Les différents récits (dont on aimerait parfois qu’ils aient des liens entre eux, j’ai cru naïvement au début que chacune de ces micro-nouvelles allait être continuée plus loin, que tout cela finirait par un point d’orgue…) sont juxtaposés et apparaissent comme des assemblages de lieux communs déjà maintes fois agités dans la littérature contemporaines: la vacuité du tourisme, le désoeuvrement des passagers d’une croisière. Même le récit sur la femme qui arrive à Jérusalem m’a paru convenu. Tous les thèmes « à la mode » figurent dans ce roman. L’écriture elle-même, souvent, laisse à désirer, disant des choses banales comme on en trouverait dans un roman de gare lambda (Marc Lévy?). Peut-être ferai-je sur mon blog un billet plus élaboré pour étoffer ma critique. Laurent Mauvgnier sur les chemins de Michel Houellebecq… c’est triste quand même.

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    1. J’avais, comme toi, beaucoup aimé « Des Hommes ». en revanche « Apprendre à finir » m’avait déçu.
      Concernant « Autour du monde », je partage ton avis sur un point. : c’est une facilité d’avoir réuni dans un seul livre quelques nouvelles avec comme point commun la catastrophe de mars 2011 en Japon. Ce n’est qu’un artifice. Ce livre est un recueil de nouvelles, ce qui n’est pas un mal en soi-même, bien au contraire depuis que ce genre a enfin été récompensé par le Prix Nobel de l’an dernier pour Alice Munro.
      Comme il s’agit de décrire « le monde d’aujourd’hui » de façon générale à travers quelques aperçus, je comprends que tu puisses évoquer Houellebecq, mais Mauvignier est nettement moins cynique.
      Au sujet de la nouvelle sur la croisière, l’interêt n’est certes pas la description convenue du désoeuvrement des passagers, mais dans le personnage de vieillard perdu et retrouvé. Quant au style, peut-être un peu relâché par rapport à « Des hommes », il m’a très souvent emporté…
      J’attends avec impatience ton billet sur ce livre dans ton blog.

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