L’art de composer

Composition française, de Mona Ozouf (Gallimard)A l’heure où on nous rabat les oreilles avec la nécessité de définir une identité française (et aussi une identité européenne), la lecture de Composition française, (Gallimard) de l’historienne Mona Ozouf permet d’entrevoir une salubre alternative, aussi bien dans notre société que dans la personnalité de chacun.Le sous-titre est à la fois prometteur et trompeur : Retour sur une enfance bretonne. Est-ce un livre de mémoires empreint de régionalisme ? Un témoignage sur un passé regretté ?

Mona Ozouf, chez elle, à Paris. ('photo Claude Stéphan)Le premier chapitre, « la scène primitive » débute avec l’évocation de la mort de son père alors qu’elle avait quatre ans. Le décor de son enfance est planté : le mythe de son père, tout entier engagé dans son action militante de breton de gauche ; sa mère, directrice de l’école maternelle publique de Plouha, sa grand mère qui a quitté son petit village du Finistère où elle tenait une auberge, pour vivre avec sa fille. Plouha, bourg de la Bretagne nord, où l’église catholique garde une influence prépondérante. Trois « lots de croyances » comme elle le dit elle-même : « la foi chrétienne de nos ancêtres, la foi bretonne de la maison, la foi de l’école dans la raison républicaine. A elles trois, ces croyances composaient ce que j’appellerais volontiers ma tradition. » (page 145).

En utilisant le mot tradition, Mona Ozouf évite le mot identité, avec tout ce qu’il comporte de définitif et figé. Elle utilise le verbe composer, et le titre de son ouvrage est Composition française. Elle, plus qu’une autre, est le résultat complexe de la composition de ces croyances que trois fées ont déposées plus ou moins légèrement dans son berceau.


 Les troncs amarres de Gwin Zegal - commune de Plouha (photo Jmph)A partir de son passé composé, en racontant ses souvenirs (ce livre, dont le style n’a rien de romanesque, se lit pourtant avec grand plaisir), Mona Ozouf retrace son cheminement. La résultante de cette composition l’a conduit à devenir historienne dont l’essentiel des travaux ont été consacrés à l’école et à la Révolution française, deux des principaux éléments fondateurs du mythe républicain français. Ce cheminement raconte l’histoire d’un arrachement, par rapport à ses racines bretonnes, arrachement doublé d’une conquête de la liberté rendue possible par l’accès au savoir et à la pensée.

Cela m’a rappelé le livre d’Annie Ernaux, La place, où elle décrit cet arrachement non pas entre des racines locales et un lieu central, mais entre la classe sociale modeste de ses parents et le statut d’intellectuelle acquis de par ses études et son choix professionnel.  
Le port de Gwin Zegal - commune de Plouha (photo Jmph)Mais y a-t-il une enfance et une adolescence qui ne soit pas une suite d’arrachements plus ou moins douloureux, plus ou moins assumés, plus ou moins tardifs … L’arrachement n’est-il pas la condition au passage à l’âge adulte ? 

Mona Ozouf conclut par un long chapitre passionnant où elle se livre à une réflexion profonde et nuancée sur ce qu’elle appelle « la composition française ». En partant du rapport toujours complexe entre l’appartenance dans laquelle s’est inscrite son enfance bretonne et l’indépendance acquise grâce à l’école républicaine, en étudiant les contradictions entre la langue écrite, « clé du monde moderne », et la langue parlée « réservée au cercle proche et aux émotions partagées » (page 227),  Mona Ozouf rentre dans le débat récurrent entre l’universalisme dont se réclame volontiers l’esprit français et le communautarisme qui est vu comme un danger pour la cohésion nationale. Elle affirme la possibilité de « sortir de l’opposition binaire où tend si volontiers à nous enfermer le débat qui oppose les universalistes et les communautaristes. Entre les appartenances qui lient et la liberté qui délie il n’y a pas d’incompatibilité absolue. Toute émancipation suppose une appartenance » (page 245). 

La Démocratie couronnant le peuple, IVème siècle, Athènes, Musée de l'Acropole (Photo MSM)Au passage, elle pose la question de la démocratie dans notre pays où, depuis la Révolution, le pouvoir, quel qu’il soit, a tendance à confondre la majorité avec l’unanimité, où le Peuple dit souverain est le cache sexe des factions plus ou moins bien élues, où tout régionalisme est entaché de soupçon de séparatisme. Ce débat se renouvelle constamment avec l’arrivée des populations immigrées  et la place qui doit être donnée à leurs traditions, leurs modes de vie, leurs coutumes. Mona Ozouf évoque d’ailleurs longuement l’affaire du port du voile à l’école… au sujet duquel son opinion a d’ailleurs évolué.

Sa conclusion déborde le domaine de la réflexion historique et politique pour aborder des questions très personelles : « Juger au cas pour cas, pourtant, c’est aussi l’ars vitae. Et les vies ne sont pas simples. Nous errons au milieu de données chaotiques, occupés sans cesse à arbitrer entre l’essentiel et l’accessoire, à choisir, élire, exclure au risque de l’injustice et de l’ambivalence : à hiérarchiser aussi, ce que manifeste le plus banal de nos emplois du temps. Il nous faut donc composer. Mieux, au fur et à mesure que se déroule la phrase d’une vie qui doit intégrer des situations et des rencontres nouvelles, des enjeux et des rôles inédits, des expériences qui s’accumulent et des souvenirs qui s’empilent, il nous faut sans cesse recomposer : un travail jamais achevé« .

Mona Ozouf revendique le droit de la recomposition permanente de son opinion, de sa vision du monde, voire même de sa vie personnelle. Je la rejoins, me méfiant toujours de ceux qui restent, toute la vie durant, pétrifiés dans des certitudes inébranlables.
Vivre et aimer, n’est-ce pas l’art de composer et de recomposer ?

3 commentaires sur “L’art de composer

  1. Voici un compte rendu digne de ce nom ! pas comme le mien qui était assez vite fait et mal fagoté ! Bon ça donne des complexes mais tant pis. Contente de vous lire !

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  2. @ Carole. J’ai bien aimé votre compte rendu : vous m’avez d’ailleurs devancé dans l’idée de mettre en perspective la chanson de Brassens que j’aime beaucoup.
    De plus, si vous saviez le temps que j’ai pris pour rédiger mes quelques lignes… Je me demande comment font celles et ceux qui parviennent à écrire si souvent : entre le nombre des idées qui traversent mon esprit et celui des billets « postés », ca doit aller de 10 à 1…. ou encore moins !
    Pas de raison d’être complexée : je n’ai encore jamais lu Hannah Arendt. Peut-être vais je commencer à la suite de votre dernier billet…

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  3. Bonjour,
    J’ai bien trouvé votre message mais vous n’avez pas eu de chance. Le lien sur lequel vous avez cliqué était en maintenance. Je tente d’aménager un blog à mon image. Je me suis lancée dans une drôle d’aventure et ce n’est pas facile. Ce n’est pas très grave si vous avez oublié le questionnaire… Pour ma part, je n’ai moi non plus beaucoup de temps à consacrer à mon blog …
    J’ai lu votre billet et j’aime assez cette notion de passé composé, ces étapes de la vie et pas seulement de l’enfance ou de l’adolescence qui nous façonnent comme un sculpteur à petits coups tout au long de notre existence. Parfois, les coups sont rudes et ce sont des pans entiers de nous qui tombent… Il faut apprendre à continuer avec cette partie manquante…
    Bonne journée à vous

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