L’été de la vie – J.M. Coetzee (Seuil)

L'été de la vie (Seuil)On pouvait s’attendre à ce que J.M. Coetzee, prix Nobel de littérature en 2003, n’écrive pas ses mémoires en égrenant simplement ses souvenirs. Dans « L’été de la vie » (Seuil), troisième partie de son autobiographie, le « Je » est souvent employé, mais jamais dans la bouche de l’auteur narrant sa vie. Ce livre est construit autour de cinq interviews destinées à éclaircir et vérifier certains points d’une biographie en cours de rédaction. Coetzee est bien sûr le sujet principal du livre, mais en reflet éclaté dans un miroir dans lequel l’ont vu ces cinq personnes, quatre femmes et un homme. Le portrait du « grand homme » se dessine ainsi par touches successives, portrait forcément sujet à caution puisque nul ne peut se fier à des témoignages.

J.M. Coetzee (Photo: Jerry Bauer)L’exercice de l’autobiographie est toujours périlleux. Le plus souvent, c’est un plaidoyer pro domo, où l’auteur montre un visage au minimum plaisant, parfois quasi-héroïque. Quant une vie, remplie d’actions, de rencontres, se frotte à l’histoire, petit ou grande, c’est souvent intéressant, même parfois passionnant comme « Le lièvre de Patagonie » de Claude Lanzmann, que je suis en train de finir (j’y reviendrai probablement dans un prochain billet). Coetzee, lui, ne plaide ni pour, ni contre lui-même, il ne plaide rien. Derrière les témoignages imaginaires de témoins inventés, il brosse un tableau de lui-même à la fois déprimant et drôle. Mais est-ce vraiment une autobiographie ? Ou plutôt l’invention d’un nouveau personnage, frère romanesque et décalé de l’auteur ?

Capetown - Afrique du sudDans « L’été de la vie », l’Afrique du sud est vue par un Afrikaner tiraillé entre sa vie au Cap et la ferme familiale du Transvaal. Les Afrikaners se démarquent aussi bien des noirs et métis que des colons d’origine britannique. Par rapport à ces derniers, Coetzee brouille les lignes, étant un professeur d’anglais qu’il parle parfaitement. Quant à l’apartheid, il ne le condamne pas explicitement, remarquant juste que son instauration a durci à l’extrême une société moins aggressivement injuste auparavant.

La construction de ce livre est d’une grande virtuosité. Les cinq personnes interrogées sont totalement différentes. On les entend parler, chacune selon leur caractère : Julia, sa voisine afrikander comme lui, avec qui il a relation érotique erratique ; Margot, sa cousine préférée, la seule qui semble le comprenne vraiment dans une famille qui se délite ; Adriana, une Brésilienne immigrée qui accuse Coetzee de vouloir séduire sa fille qui est l’une de ses élèves ; Martin, un collègue dont il a été proche mais pour qui il est resté mystérieux, Sophie, une collègue française avec qui il a eu une liaison, qui l’analyse, voire même le dissèque avec une finesse d’entomologiste.

Se dégage un portrait encore plus flou, comme si Coetzee, se sentant poursuivi, cherche à se perdre dans un marais, un jour de brouillard.

J.M. Coetzee recevant le Prix Nobel de littératureCertaines phrases donnent des repères, au passage.
Par exemple, cette définition de l’écrivain :
« Nous avons là un homme qui, dans les rapports humains les plus intimes, ne peut établir le contact, ou ne peut l’établir que brièvement, par intermittence. Pourtant, comment gagne-t-il sa vie ? Il gagne sa vie en rédigeant des rapports, des rapports d’expert sur l’expérience humaine intime. Parce que c’est bien cela dont il s’agit dans ses romans, n’est-ce-pas ? L’expérience intime. Les romans, en contraste avec la poésie et la peinture. » (page 103)

Ou cette vision de l’Afrique par les Sud-Africains :
« C’est une chose que j’ai découverte en Afrique du Sud et qui m’a surprise : c’était un pays insulaire.(…) L’Afrique était un continent obscur au nord qu’il valait mieux ne pas chercher à explorer. » (page
266)

Ou cette opinion tranchée sur la politique. :
« Aux yeux de Coetzee, nous, êtres humains, ne renoncerons jamais à la politique parce que la politique est trop commode et trop attrayante comme théâtre où nous pouvons mettre en scène nos émotions les plus viles. Par émotions les plus viles comprenez la haine et la rancœur, le dépit et la jalousie, les instincts sanguinaires et ainsi de suite. En d’autres termes, la politique est un symptôme de notre condition déchue et exprime notre déchéance. » (page 274)

Il se dégage de « l’été d’une vie » un profond pessimiste, flouté par l’ironie éclatée des jeux de miroirs. L’été de cette vie est trouble, sous le soleil flamboyant de l’Afrique du sud.
On l’aura compris, j’ai vraiment beaucoup aimé ce livre, tant par la maestria de sa forme  que par les questions qu’ils laissent sans réponse, une fois le livre refermé…

5 commentaires sur “L’été de la vie – J.M. Coetzee (Seuil)

  1. Bonjour,

    Merci de prendre une photo de notre site pour illustrer votre article.
    Pensez néanmoins à citer votre source et à faire un lien vers Likoma.fr !!

    A bientôt.

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  2. @ Eugénie : j’ai un problème de gestion d’images que je n’arrive pas à résoudre et qui m’empêche, malheuresement, de mettre un lien avec votre site que, pourtant, j’aime beucoup. Sincèrement désolé.

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