Le rap poétique d’Abd Al Malik

Abd Al MalikAbd Al Malik s’est fait connaître du grand public en 2006 avec son album Gibraltar, qui s’est vendu à plus de 100 000 exemplaires, parait-il, et a croulé sous les récompenses en tout genre. Il a bénéficié d’une grande visibilité médiatique, bon et beau témoin rassurant de la France immigrée : télés, radios et sites internet ont accueilli avec curiosité et sympathie  ce fils d’immigré d’origine congolaise, ayant vécu une adolescence quasi délinquante dans une cité de la banlieue de Strasbourg, musulman qui, après avoir flirté avec le fondamentalisme, s’est tourné vers le soufisme  : lors de ses interviews, il choisit avec soin ses mots, n’hésite pas à mentionner Platon et Derrida pour conforter sa démarche artistique et citoyenne. En outre, il est d’une politesse assez rare sur les antennes où le ton « relaché » est de mise.

La face à face des coeurs - Abd Al MalikJ’ai souvent parlé de lui dans ce blog : rarement un disque comme Gibraltar m’avait autant remué. Toujours maintenant, quand j’écoute Soldat de Plomb, La gravité, Les Autres et bien sûr, Gibraltar, j’en frissonne souvent encore, pris par l’alchimie de ses paroles profondément enracinées dans son histoire et se déployant vers ses rêves, ses espoirs, paroles exaltées par une musique entre rap et jazz, que les accords du piano de Gérard Jouannest éclairent de l’écho du grand Jacques.

Beni Snassen - Spleen et idéalJ’attendais avec impatience ce qu’il allait faire après Gibraltar. Il avait prévenu qu’il ferait un album collectif : il s’agit de Spleen et Idéal, de Beni Snassen. En même temps, j’ai acheté le premier album d’Abd Al Malik en solo paru en 2004, Le face à face des coeurs.

L’idéal d’humanisme et de tolérance qui habitait Gibraltar se retrouve dans les deux autres albums. Mais Gibraltar en est une traduction artistique assez différente, puisqu’il reccueille l’héritage de Brel et aborde les rives du jazz. Les deux autres albums sont beaucoup plus proches du rap « traditionnel ». Pour des oreilles comme les miennes peu habituées au hip hop, l’écoute de cette ambiance musicale est moins facile que celle de Gibraltar. Mais Abd Al Malik est parti du rap, comme le montre bien « Le face à face des coeurs ». En réunissant le collectif Beni Snassen, il veut réhabiliter le rap, lui donner des lettres de noblesse. Le mélange des voix masculines et féminines (notamment celle de Wallen, aérienne) lui donnent une poésie inattendue.

WallenLe titre phare de l’album, Spleen et Idéal, est une « battle » (sorte de compétition faite de rimes et d’invectives verbales typique de la culture hip-hop) entre deux visions de la cité, celle du Spleen, où la pente vers la délinquance est une fatalité dont le moteur est le réflexe dû à la peur (J’suis comme Levis, Plus j’me dégrade, plus j’prends d’la valeur) et celle de l’Idéal, où la sortie par le haut est rendue possible grâce à la réflexion alimentée par la lecture, l’écriture,… la culture (J’ai transcendé la banlieue avec ma plume (…) ma bibliothèque, mes livres sont mes seuls bling bling). Le tout est scandé par un refrain féminin (Dreaming comes so easily, Cause it’s all I’ve known) qui survole la battle comme le choeur antique d’une tragédie grecque apporte un commentaire décalé à l’action…

Naissance d’un rap idéaliste et poétique ? Regardez ce clip !

2 commentaires sur “Le rap poétique d’Abd Al Malik

  1. oui, Ben Malik c’est très bien, et j’avais beaucoup aimé le premier album (sorti un peu en meêm temps que Grand Corps Malade, que j’aime beaucoup aussi, notamment le morceau sur Saint Denis, avec la sonnette du bus en plus). Là, c’est plus rap c’est vrai, et il faut s’y prendre à plusieurs fois pour comprendre, j’avais pas compris tout de suite « j’suis comme Levis »…(!). En revanche, « jai appris que la seule vérité absolue en ce monde c’est que tout est relatif »… est un peu facile! En tout cas de beaux exemples que le soi-disant « langage des banlieues » mène aussi à quelque chose sur le plan artistique, contrairement à ce que prétendent les Bentolila et Finkielkraut….
    à bientôt

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  2. Aucun langage n’est sacré, ni décadent en soi : et l’on peut exprimer les choses les plus abjectes avec le français le plus châtié (les exemples ne manquent pas dans la littérature). Le talent d’Abd Al Malik est de réunir le « langage des banlieues » à son propre langage qui s’en est éloigné depuis longtemps. De ce point de vue, Beni Snassen, résultat d’un collectif, est plus réussi que Gibraltar. Le film d’Abdelattif Kechiche, « l’Esquive », était très réussi également sur ce point là.
    (Ce n’est pas en écoutant que j’ai compris les paroles, c’est en les lisant sur le livret accompagnant le CD, ultime raison d’acheter encore des CDs…)

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