« Chair à neutrons » – La Centrale – Elisabeth Filhol (P.O.L.)

La Centrale - Elisabeth Filhol (P.O.L.)La Centrale est un « premier livre », son auteure, Elisabeth Filhol, l’avait envoyé par la Poste aux Editions P.O.L.

C’est de centrales nucléaires qu’il s’agit. En particulier, celle de Chinon (Indre-et-Loire) et celle du Blayais (Gironde). Et quelques autres, au hasard des pérégrinations de ces jeunes hommes employés par des sociétés spécialisées dans des opérations d’entretien régulières ou exceptionnelles. Car EDF, à qui appartient les centrales, fait appel à la sous-traitance pour procéder à ces travaux dangereux pour le personnel puisqu’il est directement soumis aux émissions radio-actives.

La Centrale est-il un brûlot anti-nucléaire ? L’auteure se défend de tout militantisme. Mais elle décrit de façon précise et claire le fonctionnement d’une centrale nucléaire, notamment les tâches d’entretien et les risques qui lui sont liées. Centrale nucléaire de Chinon (photo médiathèque EDF - Marc Morceau)L’architecture même de la centrale est évoquée, masse tangible de béton entourée d’espace vide ; le principe de la fission nucléaire est expliquée. Cela n’a rien d’ennuyeux et permet de comprendre les risques encourus par ces jeunes hommes dont l’activité dépend de l’importance des « doses » qu’ils peuvent recevoir pendant leur intervention en milieu radioactif. On comprend aussi comment arrivent les « incidents », comme celui qui arrive à Yann, le narrateur. Et aussi les catastrophes comme celle de Tchernobyl, dont la description de l’enchaînement des erreurs, des imprudences et des manquements à la règle prescrite est implacable.
Par ailleurs, c’est aussi une démonstration minutieuse et ravageuse de la façon dont les grandes sociétés sous-traitent les tâches les plus dangereuses, ce qui est loin d’être l’apanage de l’industrie nucléaire. J’ai bien connu le début de cette évolution, sorte de délocalisation virtuelle, dans les années 90 dans l’industrie pharmaceutique.

Mais La Centrale n’est ni un manuel de physique nucléaire, ni un ouvrage d’économie de l’entreprise. C’est aussi, et surtout, une plongée dans le monde de ces jeunes hommes qui mènent une vie de nomade de centrale en centrale, allant de meublé en caravane en passant par des chambres d’hôtel. Certains ont choisi cette vie pour goûter à la poussée d’adrénaline. La plupart y ont été amenés par nécessité, par hasard. Et se retrouvent dans une espèce de cycle plus ou moins infernal dont ils ne sortent le plus souvent que parce qu’ils ont été victimes d’un incident, voire d’un accident, ne serait-ce que de la circulation routière.

Et se dessine progressivement le contraste entre la vie froide, impersonnelle et très règlementée à l’intérieur de la centrale et celle, beaucoup plus aléatoire, à l’extérieur de la centrale : les connivences se nouent de centrale en centrale, chacun essaie de trouver un moyen pour supporter la promiscuité dans ces logements toujours exigus, le temps libre devient vite un temps vide. Certains se rêvent être des pionniers comme l’ont été les chercheurs d’or ou de pétrole. D’autres savent qu’ils ne sont que de la « chair à neutrons », simples soldats qui nettoient le fond des piscines ayant contenu les matières radioactives. Ils vivent comme des migrants à l’intérieur de leur propre pays, entre précarité et dangerosité.

Elisabeth Ffilhol - photo Ouest FranceTout le talent d’Elisabeth Filhol est de construire son roman (car c’est un vrai roman, même s’il reste proche de la réalité) en jouant avec ces deux lignes, celle de la vie aléatoire de ces jeunes hommes (aucune femme dans ce monde…) et celle de ces centrales où rien ne semble vraiment vivant, hors le danger. Ces deux lignes se croisent, se mélangent, se répondent, s’accrochent, se séparent dans un style proche de l’écriture blanche, sans pathos, sans discours politique ou militant déclaré. Cette construction donne à ce roman une cohérence et une force poétique dont le dernier chapitre est un point d’orgue exceptionnel.

Ce livre court, fulgurant, précis et profondément humain m’a laissé pantois. Il y a des « premiers livres » qui valent toute une oeuvre entière…

4 commentaires sur “« Chair à neutrons » – La Centrale – Elisabeth Filhol (P.O.L.)

  1. J’ai trouvé ce livre remarquable aussi. Une prouesse d’écriture, un sujet maitrisé, une colère froide qui sourd derrière chaque phrase, et une langue distanciée qui fait mouche. C’est un des livres les plus forts que j’ai pu lire cette année.

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  2. Pour complèter votre information sur le sujet, je vous invite à lire : « Je suis décontamineur dans le nucléaire », un récit authentique et émouvant de l’un de ces invisibles qui oeuvrent chaque jours pour notre électricité journalière. Plus que des secrets, une véritable révélation sur la vie des travailleurs du nucléaire.
    Visitez le site dédié : ledecontamineur.com

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  3. Pour plus d’infos sur le sujet, je vous invite à lire « Je suis décontamineur dans le nucléaire » un récit autobiographique authentique sur les travailleurs du nucléaire, écrit par l’un d’entre eux qui exerce depuis trente ans le métier mythique de décontamineur. Un témoignage incontournable dans ce milieu et pour l’Histoire. Plus que des secrets, une révélation. Un hommage aux héros de notre électricité journalière. Une vérité jamais égalée, un voyage extraordinaire au coeur de l’atome…
    Visitez le site dédié : ledecontamineur.com

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