La porte du voyage sans retour/ David Diop / Editions Le Seuil – 2021

David Diop, écrivain sénégalais, a déjà connu un grand succès avec Frère d’âme dont le sujet est l’amitié entre deux jeunes Sénégalais venus se battre sur les champs de bataille de la Guerre 14-18. L’intrigue de La porte du voyage sans retour, prend place en 1750, en plein Siècle des Lumières, et aussi période où la traite des Noirs se développe à grande vitesse. C’est  dans ce contexte qu’un naturaliste français, Michel Adanson, qui partage les idées universalistes des Lumières, arrive en Afrique pour étudier la flore locale sur la concession française proche de Gorée, appelée « La porte du voyage sans retour »

Plus de cinquante ans plus tard,  Michel Adanson, sachant qu’il va mourir, veut livrer un secret d’un « amour éperdu pour une jeune femme dont il avait peine à se remémorer le visage ». » Alors, Est-ce ce roman ? Une histoire d’amour ? Un livre d’histoire ? Un récit de voyage ? C’est  le grand talent de David Diop de multiplier ces diverses perspectives dans un même récit.

Aglaé « regarde son père mourir » en murmurant Maman, mais c’est Ma Aram, puis Maram qu’il répète « sans trêve, jusqu’à la fin. » Aglaé continuera à discuter avec son père par-delà sa mort en découvrant « le dos arrondi d’un grand portefeuille en maroquin rouge foncé » contenant les écrits de son père qui ouvrent « le récit d’un voyage sans nom »,  qui remet totalement en question, en ardent représentant du Siècle des Lumières, l’éducation reçue par la religion catholique qui « enseigne que les Nègres sont naturellement esclaves. »

Aglaé y découvre enfin le secret de l’amour de son père pour cette jeune femme, Maram, qui aurait dû subir le sort des autres Noir(e)s,  être enlevée pour être envoyée d’abord à Gorée, puis dans un de ces fonds de cales des bateaux qui vont traverser l’océan Atlantique, et devenir esclave dès leur débarquement. Adansson part à sa recherche en compagnie du jeune Ndiak, fils d’un dignitaire local, qui le guide, l’informe des réalités et usages locaux, le protège et lui révèle la société des griots dont «  (…) les paroles peuvent être aussi ciselées que les plus belles pierres de nos palais et sont leurs monuments d’éternité monarchique . »

 David Diop développe son récit  sur les principaux protagonistes de ce roman et la description  de la vie dans ce lieu entre forêt et savane, où tirer sur un oiseau sacré lui aurait valu d’être tué si Ndiak ne l’avait pas protégé. Il découvre, entre autres, l’importance des arbres qui sont l’objet d’un profond respect, alors que ces arbres sont abattus et envoyés en Europe pour décorer « les marqueteries de nos secrétaires, nos cabinets de curiosités, les touches de nos clavecins. »

 C’est dans cette forêt qu’il rencontre Maram, jeune femme libre mais victime de la concupiscence sans relâche des hommes, d’abord de son propre oncle « qui la vend à un Blanc comme un simple fusil »  Elle échappe à son destin d’être enfermée en rencontrant Michel Adanson, qui, loin d’être un prédateur,  n’est « au Sénégal que pour observer sa flore et sa faune. » Une relation amoureuse intense, passionnelle et contradictoire, se développe entre eux deux,  ne cessant pas de se rejoindre, de s’aimer et de se perdre, en s’exposant à des dangers « dont elle n’imaginait pas le quart de la gravité. » Outre l’intensité de son sentiment amoureux pour Maram, Michel Adanson découvre comment fonctionne la société traditionnelle locale, avec ses violences, dont Maram a fini par être victime et noyée dans l’océan et dont lui-même est aussi une victime mais échappant à la mort près de Maram.

Ce récit est celui de Michel Adanson, écrit pour sa fille qui le découvrira après sa mort. Il n’est en rien une romance sous les tropiques, mais plutôt un projecteur transgressif sur la réalité de cette chasse aux humains dans le but de  les rendre esclaves. C’est aussi un livre d’un amour impossible dont même le souvenir est difficile à livrer à d’autres, et aussi une ode à la Philosophie des Lumières, dont l’ambition était d’éclairer les Humains depuis le XVIIIème siècle. Ce programme sera-t-il réalisé un jour ?

David Diop

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s