La plus secrète mémoire des hommes / Mohamed Mbougar Sarr – Éditions Philippe Rey – 2021

Faut-il encore reparler de ce Prix Goncourt 2021 surprise dont le titre stimule les portes de l’imagination et aiguise la curiosité du lecteur ou de la lectrice. L’auteur s’était déjà fait connaître en 2018. J’avais chroniqué dans ce blog, avec ferveur, son troisième livre au sujet tragique, De purs hommes (Ed Philippe Rey),
Depuis que Mohamed Mbougar Sarra a reçu le prix Goncourt 2021 avec La plus secrète mémoire des hommes (Ed Philippe Rey), son nom résonne dans les oreilles des lecteurs(rices) curieux(ses).

C’est un pavé de plus de 450 pages et dont le titre mystérieux pourrait repousser un lecteur qui n’aime que la course de vitesse. Là, il s’agit de prendre son temps, de s’ouvrir largement pour suivre une recherche, celle d’un livre paru en 1938, Le Labyrinthe de l’inhumain, écrit par un auteur sénégalais resté mystérieux, T.C. Elimane, peut-être déjà fantôme.

Les premières lignes évoquent d’entrée la solitude de tout écrivain. « D’un écrivain et son œuvre, on peut au moins savoir ceci : l’un et l’autre marchent ensemble dans le labyrinthe le plus parfait qu’on puisse imaginer, une longue route circulaire où leur destination se confond avec leur origine : la solitude. »

En quoi ce livre quasi-inconnu peut-il intéresser un écrivain contemporain, lui aussi sénégalais, Diégane Latye Faye, qui part à la recherche de ce livre disparu et des traces de son auteur, T.C. Elimane ?

Les multiples rencontres, qui ne sont pas seulement littéraires mais aussi sexuelles, amoureuses et  familiales, ont lieu au Sénégal, en France, à Amsterdam, à Buenos Aires. Elles sont les vecteurs d’une recherche qui mêlent de nombreux thèmes et différentes formes de narration (journal, lettres, témoignages…), reflet de la complexité qui peut devenir foisonnante. Sur quoi cette recherche va-t-elle déboucher ? Tout au long de son roman, Mohamed Mbougar Sarr évoque la difficulté d’écrire et sa nécessité, pour faire face à la vie , même(ou surtout) quand les questions posées n’ont pas de réponse.

Au lieu d’essayer d’analyser ce livre, je préfère, cette fois-ci, en extraire une trentaine de citations extraites des 457 pages qui composent ce livre évoquant ces deux auteurs, Elimane, mort depuis longtemps, l’autre, Diégane Latye Faye, toujours vivant. Chacune de ces citations posent une question fondamentale, qu’elle soit de nature littéraire, politique, éducative, amoureuse, religieuse, la dernière citation étant la plus cinglante. A vous de voir, de choisir …

  • Un grand livre n’a pas de sujet en parle de rien, il cherche seulement à dire ou découvrir quelque chose, mais ce seulement est déjà tout et ce quelque chose est déjà tout. (page 50)
  • Il faut faire comme si la littérature était la chose la plus importante sur terre ; il se pourrait parfois, rarement mais tout de même, que ce soit le cas et que certains doivent en attester.(page 67)
  • Je remplissais l’office dont beaucoup d’enfants devraient s’appliquer vis-à-vis de leurs parents à un moment de leur vie : l’office de l’ingratitude (page 68)
  • L’innocence ne passe pas en littérature. Rien de beau ne s’écrit sans mélancolie. (page 115)
  • Le livre essentiel ne s’écrit pas. (page 120)
  • Mais Dieu n’entendait rien car Dieu s’était crevé les tympans pour survivre et sauver sa santé mentale.(page 126)
  • On ne cherche pas sa question pour trouver le sens de sa vie. On la cherche pour faire face au silence d’une pure et intraitable question. Une question qui ne possèderait aucune réponse Une question dont le but serait de rappeler à celui qui la pose la part d’énigme que sa vie porte. (page 135)
  • Je suis peut-être tombé amoureux de l’idée que je me faisais d’elle. Mais n’est-ce pas de ça, souvent, qu’on tombe amoureux chez les autres ? On les connaît ensuite. (page 151)
  • J’étais pris en tenaille entre la jalousie, la peine, la solitude, l’orgueil et l’amour. (page 157)
  • Tu es un homme méprisable. Je crois qu’un fond de toi, tu le sais aussi. Ou peut-être que tu ne le sais vraiment pas. Dans ce cas, en toute sincérité, je te souhaite de le savoir la plus tard possible, quand tu auras vécu longtemps. Car, ce jour-là, tu n’auras peut-être pas la capacité que tu as aujourd’hui à te supporter. (page 167)
  • (…) ce qu’il avait dit sur l’épine de la civilisation blanche planté dans la chair de la nôtre, sans retrait possible, valait aussi pour Assane et Elimane. (page 171)
  • Le monde s’engouffre en nous de toutes ses forces et par toutes les entrées de notre âme encore tendre. Il y fait son œuvre sans égard pour notre âge. Puis il se retire tout aussi violemment. Vient alors le temps dans lequel on apprend à comprendre, à fuir, à se fermer, à feindre, à ruser, à guérir plus vite. Ou à mourir. Le temps enseigne toujours, cependant. Mais il faut du temps pour apprendre du temps. Et l’enfant n’est qu’au début du temps. (page 173)
  • Et même le remords ou les repentirs ne suffisent pas à modifier le caractère irrévocable du passé ; bien au contraire : ils le confirment même dans son éternité. On en regrette pas seulement ce qui a été ; on regrette aussi et surtout ce qui sera à jamais. (page 204)
  • Elles se quittèrent dans un serment : demeurer fidèles, chacune et ensemble, à cette relation poétique, totalement poétique, c’est-à-dire ouverte à toute manifestation d’une parole sans mensonge, une parole  sans trahison de l’essentiel, une parole de courage dans toute lutte même si toute lutte s’achevait  toujours dans la défaite. (page 209)
  • Il y a une présence qui demeure après tout départ. (page 211)
  • On aurait dit qu’il se transformait pendant l’amour en un vent doux, ou en eau chaude, ou tiède, et qu’il vous rentrait dans le ventre, dans le sexe, dans tout le corps.  Et sa crue montait jusqu’au ciel. (page 231)
  • Tout devient affreusement commun dans le temps. Voilà l’impasse ; c’est dans cette impasse que la littérature a une chance de naître. (page 284)
  • Quelle est cette patrie ? Tu la connais : c’est évidemment la patrie des livres : les livres lus et aimés, les livres lus et honnis, les livres qu’on rêve d’écrire, les livres insignifiants qu’on a oubliés et dont on ne sait même plus si on les as ouverts un jour, les livres qu’on prétend avoir lus, les livres qu’on ne lira jamais mais dont on en se séparerait  non plus pour rien au monde, les livres qui attendent leur heure dans une nuit patiente, avant le crépuscule éblouissant des lectures de l’aube. (page 319)
  • J’avais souri devant la lecture politique de ma mère : concise, critique, catastrophée. Je luis avais dit qu’elle était conservatrice par inquiétude. Mon père, lui, était révolutionnaire par remords (page 337)
  • Ils ne savent rien. C’est un désabusement sans profondeur, le pessimisme facile qui se déguise en lucidité, le cynisme démissionnaire qui se cache sous la sagesse du fatalisme, la peur de la vie grimée en philosophie de l’inquiétude (page 350)
  • Face à ce qui se passait dans le pays depuis quelques jours, quelle valeur, quelle importance pouvait avoir ma recherche ? Que pesait la question de l’écriture devant celle de la souffrance sociale ? Le quête du livre essentiel devant l’aspiration à la dignité essentielle ? La littérature devant la politique ? (page 353)
  • J’avais souri devant la lecture politique de ma mère : concise, critique, catastrophée. Je luis avais dit qu’elle était conservatrice par inquiétude. Mon père, lui, était révolutionnaire par remords (page 337)
  • De l’esquisse à l’œuvre, le chemin se fait à genoux (…) Ce chemin est sans fin. (page  358)
  • Le monde derrière la vitre est un aquarium. Nos dirigeants, par conséquent, ne sont pas des hommes mais des poissons : des mérous, des cabillauds, des silures, des espadons, des brochets, des morues, des soles et des poissons-clowns. Et beaucoup de requins, bien sûr. Mais le pire, quand on regarde leurs visages de poissons, c’est qu’ils semblent nous dire : à notre place, vous ne feriez pas mieux. Vous décevriez comme nous décevons. (page 361)
  • L’enveloppe humaine est si pesante… J’aurais aimé être de l’air ; être, pour toujours, un vent léger et agréable, plant avec grâce au-dessus des choses et des êtres. (page 379)
  • Que sommes-nous ? Une bague de sang dans un écrin de lumière – ou l’inverse. Et le diable nous glisse à son annulaire en ricanant. (page 420)
  • Tu le sais : la colonisation sème chez les colonisés la désolation, la mort, le chaos. Mais elle sème aussi en eux – et c’est ça sa réussite la plus diabolique – le désir de devenir de qui les détruit.  (page 422)
Mohamed Mbougar Sarr – photo Télérama

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