Meurtres à Atlanta – James BALDWIN – le cosmopolite (Stock) – 2020

Titre original : The Evidence of Things Not Seen – parution en1985

D’abord, une remarque sur l’imbécilité du titre de l’édition française, alors que la traduction littérale de l’excellent titre américain aurait pu être « La preuve des choses non vues », donnant ainsi un indice sur la problématique développée par Baldwin dans ce livre qui sera son dernier

De quoi s’agit-il ? A Atlanta, capitale de l’Etat de la Géorgie, dans le Sud-Est des Etats-Unis, des meurtres sont commis sur plus d’une vingtaine d’enfants, d’adolescents et d’adultes noirs, entre 1979 et 1981, dans un quasi-silence médiatique. James Baldwin va sur place pour mener une enquête sur cette série de meurtres

Baldwin cherche à savoir la vérité sur ces crimes dont les auteurs resteront longtemps inconnus. Mais son objectif avec ce livre n’est pas seulement de faire une enquête parallèle à celle de la police officielle de l’Etat de la Géorgie. Baldwin s’immerge lui-même dans ce drame. Car c’est le sien !

C’est le sien car Baldwin distille tout au long de The Evidence of Things Not Seen, l’élaboration de sa pensée sur le racisme aux Etats-Unis, sur les différentes façons de lutter, avec ses références à sa vie d’enfant, religieuse et familiale toujours présente, son expérience militante, tout cela utilisant le corpus de sa pensée originelle.

C’est le sien car Baldwin poursuit une enquête très fouillée sur ces assassinats et sur la façon dont ils ont été ressentis par la population blanche, sur la façon dont la justice vise d’abord un Noir en en faisant un suspect, sur son fonctionnement refermant le piège de la prison avant tout sur un Noir. Il affirme que « le problème noir », c’est « le problème blanc ».

C’est le sien car les raisons profondes de ces crimes restent celles qui ont justifié l’esclavagisme des Noirs, socle du développement des États-Unis. C’est pourquoi ce livre aujourd’hui résonne très fort avec l’écho du mouvement « Black Lives Matter ».

Baldwin rapporte de façon très précise les erreurs, volontaires ou non, qui ont parsemé l’instruction très souvent bâclée des différentes phases des procès. Il affirme que « quelque chose dans la réaction de la communauté noire d’Atlanta à cette longue épreuve m’a rempli d’admiration. »

Fidèle à son exigence, Baldwin enrichit son récit avec de nombreuses réflexions, opinions, observations qui constituent le cœur de sa réflexion, y compris sur des phénomènes familiaux et de la construction, chez les Noirs, du rôle du mâle qui rêve davantage que les femmes. Dans ce paragraphe, il explique comment dans une famille noire, la mère protège le fils par « instinct de protéger le mâle noir de la destruction dès lors qu’il s’affirme en tant qu’homme. (…) La maman lègue le fardeau à la sœur (…)  Un des résultats de ce processus est que le frère risque de ne jamais grandir. Lorsque que c’est le cas, la communauté est alors devenue complice du système. »

Autre remarque assassine car terriblement juste : « Mais les Blancs de ce pays, que soient bénis leur petit cœur généreux, sont bien incapables d’imaginer qu’il puisse exister quelque part des gens qui ne désirent pas être blancs. » Il décrit l’évolution de la sociologie d’Atlanta à partir des années 50 : chaque avancée n’est qu’un leurre. « « Si l’on souhaite vraiment savoir quelle valeur le système américain attribue à la liberté noire, il suffit de voir la politique des États-Unis dans le monde. ». Il note combien « la situation de la minorité noire américaine est liée à la situation des pays du tiers monde dit émergents. ». Et explique combien « les Noirs n’ont jamais vraiment été considérés comme des citoyens ici. »

Il faut vraiment lire la totalité de ce livre pour y puiser la richesse de la réflexion de Baldwin, très futuriste à son époque, la description analytique du fonctionnement de la police, de la justice et du milieu politique entre désarroi et manipulation. Ainsi, il mène une belle réflexion intersectionnelle, trente-cinq ans avant l’émergence de la notion d’intersectionnalité en 1989, employée en sociologie et en réflexion politique, qui désigne la situation de personnes subissant simultanément plusieurs formes de stratification, domination ou de discrimination dans une société. Cette notion d’intersectionnalité influence actuellement une grande partie de la pensée politique et sociale émancipatrice. Baldwin en a été un des précurseurs.

Meurtres à Atlanta – James Baldwin – le cosmopolite (Stock) – février 2020 – 19,50 €

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s