Les impatientes – DjaÏli Amadou Amal – Ed. Emmanuel Collas – septembre 2020

La patience est-elle la qualité nécessaire à la réussite d’un mariage ? Et à qui profite-t-elle ?
Dans cette province du Nord du Cameroun située dans le Sahel, la polygamie est la règle. Le mariage est célébré avec festivités et cadeaux plus ou moins importants suivant la prospérité de la famille de l’homme. Une fois ces fastes terminés, commence la vie conjugale, souvent avec la présence d’une ou de plusieurs co-épouses. Et s’installe progressivement une vie où la patience des femmes, tant réclamée, ne devient, en fait, qu’en instrument de soumission.

Les impatientes, ce sont trois femmes autour d’un même homme,, Alhadji Issa, qui fait partie de « la génération des peuls sédentarisés qui ont quitté leur village natal et se sont installés en ville, diversifiant ainsi leur activité. » Riche et puissant, il peut se permettre d’avoir plusieurs femmes sur lesquelles il a un pouvoir quasi-absolu, femmes dont la vertu cardinale doit être la patience et dont « (..) le paradis se trouve aux pieds de son époux. »

La première femme de ce livre est Ramla. Elle poursuit de brillantes études et aime un homme de son âge, Aminou. Elle veut se marier avec lui à Tunis et y vivre ensemble, lui étant ingénieur, elle pharmacienne. Mais ordre lui est donné de se marier, comme deuxième épouse, avec le riche Alhadli.  Quand on lui annonce la date de son mariage, elle « était déjà morte à l’intérieur. » Et ses tantes la rappellent à l’ordre : « N’épouse pas qui tu aimes, épouse celui qui t’aime si tu veux être heureuse. » Le jour de son mariage, elle se retrouve prisonnière d’un mari qu’elle n’aime pas et d’une famille qui n’attend d’elle que suivre scrupuleusement la tradition la plus stricte. Le soir de son mariage, elle a envie de hurler : « on m’arrache mes rêves, mes espoirs. On me dérobe ma vie. » Sa mère lui confie que «  (…) j’ai piétiné mes rêves pour mieux embrasser mes devoirs. »

La deuxième femme est la sœur de Ramla, Hindou, qui se marie le même jour avec Moubarak, un des fils de Alhadji. Son père lui répète que « Dieu aime les personnes patientes. » C’est par la force que d’autres femmes la font sortir de la maison paternelle pour rejoindre la maison de son futur mari. Il la viole pendant leur nuit nuptiale après y avoir ramené sa maitresse. Elle projette de fuir. C’est impossible. Face aux sanglots, on lui conseille la patience. Elle crie « Je ne veux plus entendre patience, encore. » Entre violences physiques et psychologiques, Hindou est enceinte. Autre disgrâce, elle accouche d’une fille…  Elle est épuisée, mais tout son entourage, sa mère et son oncle compris, ne comprennent pas, ne peuvent pas comprendre « qu’elle se déshabille pour mieux respirer tout l’oxygène de la terre, pour mieux humer le parfum des fleurs, pour mieux sentir d’air frais sur ma peau nue »

La troisième femme est Safira, la première épouse de Alhadji Issa, qui prend comme deuxième épouse, Ramla. Les conseils restent les mêmes : « Maitrise de soi ! Sang-froid. Patience ! » Malgré sa colère et son chagrin, Safira doit faire face : « A toi de la prendre sous ton aile et de lui apprendre à être une épouse. C’est ta petite sœur, ta fille. ».  Alhadlji exige l’harmonie entre elles deux et rappelle à Safira combien il a été bon pour elle et qu’il continuera à l’être car « ma première épouse a sa place intacte dans ma maison et dans mon cœur. » Mais Safira s’effondre en sanglots quand Alhadji et Ramla rejoignent le lit du maître. Et se révolte rapidement et demande à son oncle « de la débarrasser de sa rivale.»
Plus question de patience. « Je veux qu’il regrette ce mariage. Je suis prête à perdre tout ce que j’ai pour en arriver là. » Elle finit par s’habituer à le partager mais veut toujours que tout reprenne comme avant alors que Ramla semble avoir trouvé une certaine assurance.  Elle essaie de prendre sa vengeance. Vengeance cruelle et inaboutie. Telle une araignée, Safira « tisse inexorablement sa toile autour de son innocente coépouse » et constate que « Ramla devenait de plus en plus triste, de plus en plus terne. » L’issue aurait pu être mortelle. Ramla perd son bébé. Elle dit à Safira qu’elle avait aimé un autre homme. Elles deviennent complices.

Ces trois femmes se heurtent aux traditions d’une région dans le Sahel au Nord du Cameroun où le mariage polygame est un instrument de soumission des femmes à un homme. La qualité qui leur est toujours demandée est la patience, alibi qui leur retire le droit à avoir une parole, qui les force à enfouir leur espoir, à enterrer leur colère et leur douleur.

Grâce à son écriture incisive, précise et réaliste, entre conte et réquisitoire,  DjaÏli Amadou Amal donne à ce livre la force directe d’un témoignage d’une réalité, celle de l’inégalité entre femmes et hommes.

En étant couronnée du Prix Orange du livre en Afrique en 2019 et du « Goncourt des Lycéens » en 2020 avec « Les Impatientes », Djaïli Amadou Amal remporte une double victoire : elle dénonce la condition des femmes dans leur environnement ; elle se montre elle-même en écrivaine libre et forte, qui va au bout de ses rêves et de ses convictions profondes.

Les impatientes – DjaÏli Amadou Amal  – Ed. Emmanuel Collas – septembre 2020 – 242 pages – 17€



Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s