Grand Balan – Christiane Taubira – Plon- septembre 2020

Quiconque se rappelle la voix de Christiane Taubira n’oublie pas son ampleur, sa précision, sa gouaille, sa colère, voix combative, précise, intraitable, tendre aussi, voix qui, toujours, rappelle son appartenance à sa terre natale, la Guyane, et plus largement, aux peuples amérindiens, latino-américains et au-delà…
Sa voix devient écriture romanesque avec Grand Balan.

Gran Balan dévoile la Guyane d’aujourd’hui, colonisée par la France depuis le début du XVIème siècle et dont l’histoire est intrinsèquement liée au colonialisme et à l’esclavage, devenue Département d’Outre-Mer en 1946. Gran Balan est emplit de récits hétéroclites de femmes, d’hommes, de jeunes qui se trouvent pris-e-s au piège d’une réalité marquée par les stigmates de ce passé colonial, réalité devenue vigoureusement néo-coloniale.

Le premier chapitre en est un exemple apparemment mineur de cette réalité : Kerma est au tribunal. Il est accusé d’avoir reçu quinze euros de deux passagers inconnus, qui allaient commettre un méfait. Cela peut lui faire passer deux ans sous les verrous.   Un expert, depuis Toulouse, donne son avis. Kerma est expertisé à distance et s’en étonne. « C’est l’usage et la routine. C’est le sort des périphéries.»  Exemple du mépris des autorités métropolitaines pour les réalités ultra-marines qui renvoie la Guyane ultra-périphérique au-delà des limites fixées par la civilisation occidentale…  

Loin de ce simplisme colonial, Cayenne, la capitale, est une ville tricontinentale qui « transpire des patiences amérindiennes qui bouillonnent sous l’effervescence caribéenne, des rémanences africaines qui continuent d’affleurer, des raideurs et des effarements franco-européens qui jouent des coudes. »

Après Kerma, premier personnage du livre, apparaissent Hébert, Pol-Alex, Dora, Sula, Sans-nom, Ellen, et d’autres encore. Ils et elles sont chacune et chacun engagé-e-s à titre divers dans la vie sociale et quotidienne de la Guyane. Et se cognent aux structures coloniales toujours existantes, maquillées sous le statut particulier de Département d’Outre-Mer, qui, sous une forme apparemment républicaine, continue à garantir la présence toujours prégnante d’un colonialisme qui ne s’éteint pas. Où est le mythe de la douceur de vivre sous les tropiques ?  Il éclate en mille morceaux.

Pol-Alex est éducateur. Il emmène des jeunes, filles et garçons, pour une discussion à travers la nuit sur leurs frustrations. Il tente de compenser les multiples raisons de sombrer malgré « (…) le faible attrait du milieu scolaire, l’échec de structures d’insertion professionnelle, le chômage, le manque de loisirs, l’ennui. C’est franchement dur, injuste et démoralisant de vivre sa jeunesse en Guyane. » . Pourtant, ils et elles sont « raisonnablement utopistes, oxymore, disons à la fois idéalistes et prosaïques, l’époque n’est pas aux idéaux pompeux, au moins ne sont-ils pas blasés ». Même « un repas, pris dans la forêt, figurait un tour du monde gastronomique en même temps qu’un ancrage au cœur du syncrétisme et de la résilience collective. » Plus loin, d’autres mots, d’autres cris : « (..) plaise à mon cœur / mis un instant à nu / d’afficher sur les murs et autres lieux de la ville/ de crier à tue-tête sur les toits de la ville / à bas TOUT / vive RIEN. »

De chapitre en chapitre, le kaléidoscope guyanais dévoile de multiples réalités, celle des jeunes et des moins jeunes, des arbres et animaux exotiques, des conteurs, des femmes courages toujours angoissées. Comment inverser la logique néocoloniale implacable ? Mais « comprendre ne guérit pas les bosses », avec une administration qui est  « l’armée coloniale du vingt et unième siècle » et l’impression de l’abandon, « quand on a zéro perspective et qu’en plus, tout le monde a l’air de s’en foutre… »

Christiane Taubira, avec son écriture fulgurante et imagée, diverse et concentrée, explore les voies qui pourraient ouvrir une lueur durable éclairant l’avenir de la Guyane dont « … la vitalité spécifique de ce pays est dans son extraordinaire aptitude à l’imprévu qui déjoue des scenarii les plus rodés. »  

© Gran Balan – Christiane Taubira – Plon – septembre 2020 – 366 pages – 17,90 €

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