Yoga – Emmanuel Carrère – P.O.L – septembre 2020

On en a tellement parler. Faut-il encore re-parler de Yoga, le dernier livre d’Emmanuel Carrère ? Comme toujours, depuis plus de trente ans, ses livres génèrent commentaires et débats dès leur parution, d’abord avec des romans puis des biographies (L’Adversaire, Limonov,… ) et récits non fictionnels, y compris dans Le Royaume, gros pavé passionnant de cinq cents pages qui revisite les origines de la Chrétienté.

Je me suis plongé dans Yoga et j’en suis ressorti toujours aussi envouté, comme pour la plupart de ses autres livres. D’abord, la fluidité de son écriture qui lui est si personnelle, donne l’impression au lecteur qu’il s’adresse directement à lui. Il pensait « écrire un petit livre souriant et subtil sur le yoga, affronté des choses aussi peu souriantes et subtiles que le terrorisme djihadiste et la crise des réfugiés, plongé dans une dépression mélancolique telle que j’ai dû être interné quatre mois à l’hôpital Sainte Anne, enfin perdu mon éditeur qui, pour la première fois depuis trente-cinq ans ne lira pas un livre que j’ai écrit .(..) ». Une belle promesse …

Son récit commence à l’Arcouest (que mes ami(e)s et voisin(e)s costarmoricain(e)s connaissent bien), rapide évocation de vacances bretonnes avec sa première femme, Anne, et ses deux enfants. Pourquoi cette évocation ? « Je sais que ces souvenirs n’ont d’intérêt que pour moi, pour Anne et pour les garçons (…) mais tant pis, tant pis lecteur, il faut supporter que les auteurs racontent ce genre de choses et ne les coupent pas en les relisant, parce qu’elles sont précieuses et qu’on écrit aussi pour les sauver. » Carrère est un des rares auteurs qui affiche clairement qu’il écrit pour se souvenir. En emmène ses lecteurs dans sa recherche de la mémoire à retrouver…

S’il confie secrets et souvenirs, ce n’est pas pour laisser ses lecteurs dans le cocon de leurs certitudes. Loin de vouloir écrire un « feel good » livre, il approfondit ses propres défaites, ses propres contradictions, ses victoires aussi et ouvre des chemins plus ou moins cabossés. On peut le suivre, on peut s’en éloigner, le retrouver. Il prend soin de son lecteur sans le cajoler, et aussi de son personnage favori qui traverse dangers et malheurs, chagrin et fureur, bonheur à éclipse, questionnements sans relâche … Carrère a-t-il jamais espéré qu’on le suive de livre en livre ?

Plus spécifiquement dans ce livre, Emmanuel Carrère raconte et explore la méditation, pendant laquelle « (..) on ne doit surtout rien faire, sauf observer » … jusqu’au moment où « on y est », en notant la pratique de « méditer bourré ».  En suivant un trajet sinueux et accidenté, Emmanuel Carrère tente de retrouver une santé psychique qui, selon Freud, cité par Carrère, est l’état « où on n’offre plus de prise au malheur névrotique, seulement au malheur ordinaire. » Et retrouve une définition délicieusement simplissime de la méditation : « voir ses pensées comme elles sont. Voir les choses comme elles sont. »  Et, au passage, il cite le pianiste Glenn Gould à propos de l’art : « La visée de l’art n’est pas la décharge momentanée d’une sécrétion d’adrénaline, mais la construction patiente, sur la durée d’une vie entière, d’un état de quiétude et d’émerveillement. » Patience …

Au-delà de ses phrases si limpides qu’elles peuvent sembler compliquées aux paresseux, et inconsistantes aux étourdis, Carrère décrit, analyse, explicite les cinq années pendant lesquels il a traversé l’enfer, et comment le yoga lui a ouvert une brèche vers la guérison.  Ces cinq années traversées de drames comme l’enterrement de son ami Bernard Maris, tué dans l’attentat de Charlie Hebdo en janvier 2015, son long, très long séjour en hôpital psychiatrique, son passage sur l’île grecque de Leros pour retrouver une certaine considération pour lui-même en aidant de jeunes réfugiés qui y séjournent trop longtemps malgré eux. Et la mort de son éditeur et ami Paul Orchakosky-Laurens en janvier 2018. Emmanuel Carrère est toujours là.

Finalement, ne donne-t-il pas à ses lectrices et ses lecteurs, comme à un frère ou à une sœur, l’opportunité d’essayer de vivre dans ce monde forcément tragique, d’y faire face et même aussi de chercher à le changer, modestement ou non.
Est-ce pour cette raison que, immodestement, j’appellerais volontiers Emmanuel Carrère, mon grand frère ?

© Yoga – Emmanuel Carrère – P.O.L. – septembre 2020 – 400 pages – 22 €

Emmanuel Carrère

Un commentaire sur “Yoga – Emmanuel Carrère – P.O.L – septembre 2020

  1. très joli texte, tu donnes de ce roman une présentation très positive qui nous éloigne un peu des polémiques qu’il a suscitées et tu en retires des éléments qui te sont très personnels.

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