Comme un empire dans un empire – Alice Zeniter – Flammarion – août 2020

Deux personnages principaux, que tout oppose : Antoine et L. 

Le jeune Antoine, dont on dit qu’il a des « facilités », quitte sa Bretagne natale pour entrer dans la filière d’études supérieures typiquement française : les Grandes Écoles, lieu privilégié où l’on fabrique les élites françaises.  Issu de la classe moyenne, qui n’a rien d’un juste milieu mais « d’être toujours le riche des pauvres et le pauvre des riches, il a gardé « la peur d’être banal »  qui le poursuit jusqu’à son admission à « Sciences Po ». Il cherche un engagement militant « dans les rues, à marcher, à crier, à coller, à crier, à tracter » qui finit par s’effriter puis se diluer totalement quand il rejoint en 2008 le Mouvement des Jeunes socialistes et devient l’assistant d’un député PS. Il est spectateur du fonctionnement de la vie politique française en étant conscient qu’il n’a pas vraiment le profil-type correspondant. Et il en devient pourtant acteur ce qui finit par le lasser, tout en restant à Paris.  

L’enfance de L n’avait rien de facile. Son père ayant disparu, elle vivait avec sa mère. Sa vie « a commencé lorsqu’un vieil ordinateur est entré dans la maison, l’année de ses quatorze ans. (…) Elle a basculé au-dedans. » Internet se déploie. Elle plonge dedans, devient hackeuse, rencontre Elias, lui aussi hackeur très doué. Ils sont surveillés par la police, qui débarque chez eux et arrête Elias, accusé d’avoir piraté une société de surveillance.

L et Antoine s’engagent de façons totalement différentes : Antoine, plutôt bien intégré à la société dominante, essaie de pénétrer les lieux du pouvoir. L, bien loin de cette société dominante, se débat dans les arrière-cuisines de la surveillance numérique tout en restant irréprochable pour ne pas aggraver la situation d’Elias qui est allé au fond de son engagement au prix de sa liberté. Alice Zeniter offre au lecteur un aperçu de ce milieu, symbole d’une marginalité à l’intérieur du monde virtuel qui cherche à en vivre, mais aussi d’en saper les bases, habité par les trolls « montres fascinants et terriblement efficaces » et autres haters, griefers, pervers, crybabies, religieux, grammar nazis, shitposters.

Antoine et L se rencontrent. Leurs cheminements, très différents, traversent pourtant des étapes semblables qu’Alice Zeniter décrit avec précision, sans jugement, avec une certaine empathie pour eux deux. Et pose, de façon très concrète, la question de l’engagement dans ce monde inédit, complexe, violent, où la sphère politique est impuissante, débordée, désavouée, où les meilleurs hakers, « anciens génies de l’Internet libre, (sont) devenus mercenaires de boîtes apparentées au complexe militaro-industriel. »

Finalement, est-ce que quelque chose peut vraiment bouger, dans un monde asservi par des puissances destructrices ? Le dernier chapitre trace peut-être une piste.

Le talent d’Alice Zeniter est non seulement d’avoir choisi un sujet très actuel et passionnant, de décrire avec finesse et pédagogie le monde des hakers, et aussi de rendre palpables tous ces personnages décrits comme si c’étaient des copains, des amis, s’en moquant parfois, les aimant toujours. Ce qui aurait pu être un palabre d’analyse politique est un récit où des femmes et des hommes autour de la quarantaine, vivent, aiment, pensent, rêvent, palabrent et agissent pour un objectif qui devient soit flou, soit inaccessible… ou pas.

© Comme un empire dans un empire – Alice Zeniter – Flammarion. – août 2020 – 400 pages – 21€

Alice Zeniter – Photo Le Monde

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