L’Odeur du café – Dany Lafferière (Zulma – 2016)

L’été 1963, à Petit-Goâve, non loin de Port-au-Prince, la capitale de Haïti. Il y a un enfant qui a dix ans et une vieille dame que tout le monde appelle Da. L’enfant est Dany Lafferière, Da est sa grand-mère chez qui il passe les grandes vacances hors de Port-au-Prince afin de guérir des fortes fièvres dont il souffre.

L’Odeur du café est un livre dont les paragraphes trouvent rapidement à s’emboiter les uns avec les autres pour former un puzzle. Toute la vie quotidienne de Petit-Goâve respire au long du livre avec ces petits paragraphes, chacun donnant une anecdote, un regard, un passage, un sourire, des colères aussi – Petit-Goâve n’est pas un paradis. Si, c’est le paradis pour le café, très noir, et voluptueusement bon. « Un jour, j’ai demandé à Da de m’expliquer le paradis. Elle m’a montré sa cafetière. C’est le café des Palmes que Da préfère, surtout à cause de son odeur. » Le café, encore : « Le samedi, c’est jour de marché. Une vraie fourmilière. (…) Les bêtes piaffent. Les hommes hurlent. Les femmes crient. Da se lève tôt, le samedi pour leur préparer du café. Un café très noir. »

« Petite parenthèse : lors de mes deux séjours en Haïti, je n’ai pas gouté le café de Da, mais celui de Maria et celui de sa maman. Aucun autre café n’a jamais dansé aussi voluptueusement longtemps dans mon palais que ces deux cafés. Haïti est historiquement une terre de café. Elle en reste, trop peu, une terre de production, mais c’est l’un des meilleurs.»

Les vies des habitant(e)s se mêlent « aux zombies, loups-garous et diablesses » et un cheval au galop traverse la nuit. L’auteur, encore enfant, est appelé « Vieux Os ». Son vrai nom reste un secret bien gardé par Da. Car il y a un nom officiel. Et un autre, choisi par soi-même, à ne révéler à personne « (…) sinon on est foutu ».

Dans de courts chapitres scindés en paragraphes plus ou moins longs, le tableau de la vie de Petit-Goâve se dessine, miroite au soleil, se fait discret sous la lune (gare aux zombies), et s’illumine, d’anecdotes en anecdotes, en dévoilant la vie souvent difficile mais partagée par toutes et tous, sans trahir les secrets enfouis, mais pas toujours. Et des personnages mystérieux comme Prince, laid et pauvre (….) dont « on raconte que les plus belles femmes de la ville  le visitaient la nuit »

De paragraphes en paragraphes, une grande fresque se dessine le jour et s’éclaire la nuit. Elle est colorée comme la lumière dure que le soleil envoie à midi, Elle s’assombrit comme les êtres réels ou non qui traversent la nuit, y compris la mort du grand-père dont les ongles de pied continuent à pousser. Avec le soleil qui « paraît toujours plus vif après la pluie. On dirait que chaque flaque d’eau reçoit un rayon lumineux. Une petite lueur au fond de l’eau. Les yeux de la terre. » Toutes ces histoires d’amour et de mort, d’enfants et d’adultes, de femmes et d’hommes, d’affrontements, de vengeances et de résiliences sont vues de son regard d’enfant, de cet enfant que Dany Lafferière était à cette époque, protégé et curieux de découvrir la vie dont il perçoit déjà la complexité et quelques règles morales grâce à Da. La fin est une série de points de suspension.

Livre splendide et plaisant à lire, L’Odeur du café n’est pas seulement la description d’une époque révolue mais non oubliée. C’est le livre d’un type d’éducation sans théorie sous-jacente, où il y a place aux refuges, aux élancements, aux découvertes, où l’amour sage et profond d’une grand-mère donne à son petit-fils le moyen d’affronter le monde.
Et Dany Lafferière l’affrontera.

L’Odeur du café a été écrit en 1991 après l’exil choisi par l’auteur très engagé dans les mouvements démocratiques, pour éviter les Tontons Macoutes, la féroce police du dictateur François Duvalier arrivé au pouvoir en 1957.

L’Odeur du caféDany Lafferière,– Zulma, 218 pages – 9,95 €

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