Failles – Yanick Lahens – (Sabine Wespieser –2010)

Faille, c’est d’abord celle qui traverse Port-au-Prince, la capitale de Haïti, « têtue et dévoreuse, rebelle et espiègle « , un mot jamais entendu avant le 12 janvier 2010, ce jour où « les entrailles d’une ville sont retournées, offertes aux mouches qui dansent dans la pestilence (…) « . la faille s’est ouverte provoquant ce tremblement de terre et tuant environ 250 000 personnes, des centaines de milliers de blessés et détruisant une grande partie de la ville.

Dans ce court livre écrit dans les jours et les semaines qui suivent le séisme et publié huit mois après, Yanick Lahens raconte ce qu’elle a vécu, la terreur, les drames, les morts, l’inquiétude, l’espoir parfois, la résilience aussi. Et célèbre sa ville. « Il était une fois une ville où les funérailles de l’église Sainte-Anne étaient aussi animées qu’un spectacle de commedia dell’arte (…) où les pieds calleux se mêlaient à d’autres pieds calleux dans un marché aux cheveux de ferraille (…), où les arbres et les dieux veillaient la nuit (…) où une femme et un homme avançaient dans le feu dévorant d’une rencontre », cette dernière phrase annonçant le récit d’une histoire d’amour qui aboutira à un livre publié l’année suivante « Guillaume et Nathalie ».

Yanick Lahens n’écrit pas ce livre pour guérir.  « J’écris pour tenter de savoir. Juste un peu plus. Mais je ne guérirai pas. Je ne peux pas guérir. Je n’écris pas pour guérir. J’écris pour tout miser à chaque page et conjurer la menace du silence ligne après ligne. En attendant de recommencer (…) Affaissée, pliée sous les poids des images, la pensée par instants m’a semblé s’enfoncer. Ne plus pouvoir avancer. Moments des pensées pétrifiées, balbutiantes, blanches. Blanches d’intensité inconnue. Quelque fois blanches d’absences de mots. » Et se pose la question « Comment être à la hauteur de ce malheur ?  » . Et bien d’autres questions comme celle-ci : « Haïti, Haïti, comment va ta douleur ?  » Le monde s’est apitoyé,  » a balbutié les premiers mots d’une solidarité qui s’annonçait comme nouvelle. Le temps de se dessiller les yeux, elle avait déjà pris les traits marqués de l’ancienne.  » D’autres livres, plus tard, dénonceront l’aide humanitaire, devenu un puits sans fond de corruptions et un moyen facile pour les États-Unis de garder Haïti dans leur giron colonial.

Ces quelques jours – et nuits – après le séisme lui-même, sont décrits dans toute leur horreur, dans toute leur souffrance, mais aussi dans toute leur complexité. Les familles se regroupent sans avoir de nouvelles de chacune et chacun. Les morts gisent sous les maisons détruites, les survivants appellent à l’aide, coincés sous les décombres, qui sont secourus par les voisins à mains nues, après trois jours d’effort. Parfois en vain… Comment faire le deuil quand les corps ont disparu ? « Que faire d’une absence ? » Tous les rites habituels qui entourent la mort d’un proche, ne sont plus possibles.
Et cette question : « Pourquoi nous ? Encore nous ? Comme si nous n’en avions pas eu assez (…). Comme si nous n’étions au monde que pour prendre la mesure du malheur. Encore et encore. » Et la mise en évidence « d’une catastrophe lancinante tout aussi dévastatrice que le tremblement de terre, notre bilan d’État-nation. Ce bilan est aussi celui des relations entre les pays du Nord et ceux du Sud. (…). » Pendant quelques semaines, le temps de la pitié et des ONG internationales envahissantes, le monde devient haïtien. « Et après ? »

Ce livre, douloureux à lire, n’hésite pas à décrire l’horreur mais évite tout sensationnalisme et sentimentalisme. Yannick Lahens raconte, prend du recul, remonte le temps. Et continue à écrire ce livre déjà commencé, « Guillaume et Nathalie » s’y tenant comme à une rambarde le long d’un escalier pour ne pas s’écrouler. Elle s’interroge : « Face au malheur, comment faire littérature ? » Et écrit un article pour le quotidien français, Libération, un article dont le titre est emprunté à René Char : « Haïti ou la santé du malheur ».

Dans Failles, Yanick Lahens ne se contente pas de décrire l’horreur, le chagrin, la pitié, la résilience, les débats aussi qui se discutent en famille, dans la presse. Elle agit comme écrivain : « (…) mon rôle d’écrivain ne pouvait pas se résumer à une comptabilité macabre ou à une simple transcription macabre des faits, mais consistait à inventer un monde qui amplifie, prolonge ou fait résonner précisément celui-ci. »

Faire résonner le monde… Quelle belle définition de la littérature !

© Failles – Yanick Lahens – (Sabine Wespieser –2010) – 160 pages – 8,00 €

Yanick Lahens

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