Love Me Tender – Constance Debré – (Flammarion – janvier 2020)


Le titre de ce livre est celui d’un Tube d’Elvis Presley du début des années 60. Et le patronyme de l’auteure est celui d’une famille célèbre, notamment du premier Premier ministre de De Gaulle, Michel Debré, au tout début de la Vème République.

Pourtant ce livre n’a strictement rien à voir avec cette époque déjà lointaine. Est-il contemporain ? Il est surtout iconoclaste en posant cette une question. « Je ne vois pas pourquoi l’amour entre une mère et un fils ne serait pas exactement comme les autres amours, pourquoi on ne pourrait pas cesser de s’aimer.» Démonstration.

La narratrice, qui est l’auteure, se sépare de son compagnon, Laurent. « Depuis quelques mois, je suis passé aux filles. » Ils ont un enfant, Paul, qui a sept ans. Qui le garde ? Le père, chagrin et vengeance, prend Paul avec lui, en empêchant sa mère de le voir plus d’une demi-journée par semaine…. Au bout d’un an, il obtient devant le tribunal, la garde de l’enfant et la déchéance de l’autorité parentale pour la mère. Elle, avocate, connaissait « par cœur les grandes assises, la galerie de l’instruction, l’anti-terrorisme, les comparutions immédiates. (…) Mais les affaires familiales, je ne connaissais pas. Je ne prenais pas les divorces, je trouvais ça trop sale. » Elle balance tout et conclut : « A partir de maintenant, je suis un lonesome cow-boy. »

Et quitte « un 40 mètres-carrés du 6ème pour un 9 mètres-carrés dans le 5ème », non loin de là où elle a vécu adolescente, élève du lycée Henri IV. Elle cumule les rencontres avec des filles qui « n’ont rien à voir, par l’âge, le corps, la langue, le goût. ». Elle change totalement de vie, arrête de travailler « Pour être à la fois le maître et l’esclave, ne m’en remettre qu’à moi dans la quête des limites. Finito le travail, les appartements, les familles. Vous ne pouvez pas savoir comme c’est bon ». Et précise « J’ai fait tout ça pour la vie nouvelle, pour l’aventure. » Elle tient bon. « Je coupe le temps, je le réduis en geste simple, j’exécute. » Et cette déclaration. « ça déstresse, le sexe. Et puis c’est gratuit comme la messe. »

Parfois, elle rêve à son fils mais constate que « je ne pourrais pas être moi s’il était là. » Un jour, en écoutant les voix de deux garçons « … le ton, la manière de parler entre eux des garçons de cet âge… je me serais giflée, je me serais donner un coup de canif dans la cuisse. »

Dans une page sépulcrale, elle évoque son court séjour à Montlouis, la maison familiale où son père (célèbre et profond toxicomane)  et elle restent silencieux comme « deux chats qui font semblant de s’ignorer l’un l’autre mais qui se voient dans la nuit. »

Plus tard, une courte entrevue avec un jeune expert psychiatre la rassure sur sa capacité d’avoir l’enfant avec elle en alternance avec l’ex-mari, qui reste totalement bloqué dans sa violence et sa vengeance. Mais le rapport de ce psychiatre ne servira pas à grand-chose. Cela prendra des années pour avoir une réponse. Puis un Noël triste avec son père et loin de son fils. Et une lettre magnifiquement tragique à son fils où elle évoque la complexité de l’amour entre parent et enfant, en concluant « l’amour est une sauvagerie ». Lettre jamais postée…
Au retour, grosse dépression car son ex-mari l’empêche de voir son fils pendant un an et demi. Une réunion déprimante avec des responsables de l’association qui est sensée la défendre. Et les rencontres avec d’autres filles, elle n’écrit pas femmes.

Elle revoit enfin son fils. Entre réjouissance, lassitude et désespoir. Et un texte terrible sur ce qu’est d’être mère. «  Mère, c’est quelque chose de pire que d’être femme » « Mère ça n’existe pas. Mère comme statut, comme identité, comme pouvoir ou non-pouvoir, comme position, de dominé et de dominant, de victime et de bourreau, ça n’existe pas. Ça n’existe jamais ces choses-là. Il y a l’amour et c’est tout autre chose.  . Elle ne voit son fils que dans un « espace rencontre », une heure tous les quinze jours, moment volé de tendresse. Puis un week-end en vue dans la maison familiale avec Paul est annulé au dernier moment par son ex-mari. Le diable ? « Le diable n’est pas un monstre tout rouge avec un fourche, il est familier le diable, le plus familier possible, un diable qui ne fait spécialement peur, un diable à ma hauteur, un type paumé le diable, un pauvre hère ».

Il reste… «…des filles, encore des filles (…), je fais des croix, je fais des listes, je fais des bâtons sur les murs ». « J’aime les premières fois parce que j’aime le sexe sans rien, rien qui rassure, rien qui oblige, sans amour, sans discours, sans précédent, sans habitude.  J’aime les premières fois parce qu’elles changent la vie sans changer la vie. Pour l’évènement pur. Pour l’innocence. ». « Ça me fait crever d’aimer comme ça parfois. ».

Les ventes de son livre lui rapportent un peu d’argent. Elle loue un appart avec un coloc. Une autre relation avec une fille, G. Tentative d’une relation monogame exclusif sérieux, avec le risque de « se casser les dents, celles qui restent, toutes d’un coup.  Ça a le mérite de la simplicité
Et son amour compliqué pour son père totalement camé depuis trente ou quarante ans … et toujours vivant au grand étonnement des médecins qui le suivent. « Une sorte d’anti-matière, une puissance négative qui absorbe tout, tout élan vital, tout désir même négatif, toute la joie, toute la colère » . Des pages splendides et très dérangeantes sur sa famille et l’amour qu’elle porte à son père « On s’aime de loin. De près, j’y laisserais ma peau. (…) Une famille où le geste est impossible ».

Une relation fixe s’établit avec G., qui l’effraie autant qu’elle la désire. Sans espoir « (…) je me demande si ça se terminera comme ça se termine toujours, à se rendre les clés dans un café ; et quand

Un jugement lui donne la possibilité que Paul passe un week-end sur deux. Grande victoire. Mais l’ancien mari fait dire à Paul qu’elle ne lui manque pas. En même temps, G. la quitte en disant qu’elle l’aime toujours mais qu’elle la quitte quand même. Elle gagne le droit, en appel, d’avoir Paul avec elle un week-end sur deux. Quand elle rentre chez elle après avoir déposé Paul chez son père « je ne retrouvais personne, je me mettais à l’isolement, j’attendais que ça retombe la tristesse, j’attendais que la descente passe pour sortir, je me demandais à quoi servaient ces week-ends, je me disais que c’était pire. » Puis ça n’a plus marché du tout. Elle fait le deuil de son fils. C’est venu d’un coup. « Il n’y a plus rien à dire, rien à faire. (..) on devient des étrangers. »  Elle vient d’avoir un apart avec S.  Les dernières phrases du livre : « Je trouve ça bien quelqu’un qui m’aime. J’ai réfléchi. Il n’y a pas trente-six solutions »

J’ai laissé, dans ce compte-rendu de lecture, beaucoup d’extraits de phrases du livre de Constance Debré. C’est parce que, dès les premières lignes, j’ai été séduit, capté, enivré par ses phrases courtes, simples, brossant un portrait brut, sans demande d’excuse, ni justification. La finesse de sa plume, le tranchant de sa lame, la force de son écriture qui ne craint plus rien, donne à ce livre la force d’un coup de poing et renforce la radicalité du propos comme celle d’une caresse inattendue. Cela peut ne pas plaire. Cela m’a enthousiasmé. A lire si on aime être secoué par les cahots d’un sentier sec et caillouteux.

© Love Me Tender – Constance Debré – (Flammarion – janvier 2020) – 192 pages – 18,00 €

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