La vie lente – Abdellah Taïa – (Editions du Seuil – 2019)

2017 : deux ans après les attentats qui ont ensanglanté Paris, est-t-il possible de vivre en paix à Paris pour quiconque est d’origine et/ou d’apparence maghrébine ?

Mounir est d’origine marocaine, vit depuis longtemps à Paris. Il a 40 ans, est docteur en littérature française et homosexuel. Il vient d’emménager dans un appartement de 45m2 rue de Turenne, au cœur du Marais à Paris. Sa voisine, madame Marty, 80 ans, vit au-dessus de chez lui dans un studio de 18m2 dans des conditions très précaires.

Un soir, le ton monte entre eux deux. Elle hurle contre Mounir, elle dit « vivre dans la terreur de le déranger, de l’empêcher de dormir, de l’empêcher de travailler, de l’empêcher de faire la sieste ». Il lui rétorque : « Les cimetières, ce n’est pas ce qui manque, Madame Marty. » Laquelle appelle illico la police. Arrivent deux policiers, un Blanc et un Noir. Interrogatoire serré d’autant qu’il dit qu’il est homo, qu’il a un doctorat, et qu’il ne répond pas à leurs provocations verbales. Le lendemain, il se présente devant l’inspecteur de police : Antoine, un ancien amant…

Si, comme dans les autres livres d’Abdellah Taïa que j’ai lus, l’homosexualité est un sujet toujours présent, il explore toujours un autre sujet sociétal, voire politique : la profonde inégalité qui ronge le Maroc pour « Le jour du roi », et sa conséquence, l’émigration vers l’Europe, dans « Un pays pour mourir ». Dans « La vie lente », il continue son exploration en mesurant l’impossibilité pour tout immigré de ne pas être suspect dans la société française quelle que soit la profondeur de son intégration. Intégration que Mounir a construite autour de ses études Intégration renforcée par son choix d’avoir des amants français, comme Antoine qu’il a connu à la station La-Défense- Grande arche du RER A. Mais il préfère acheter son pain à « La Clé du Paradis ». « Les personnes qui y travaillaient étaient des jeunes femmes voilées. Toutes. Un voile comme arme pour à la fois affirmer une identité, une liberté, se distinguer. » (page 66). Oui, une liberté ! Cela parait choquant pour tou(te)s Français(se)s pour qui le voile est un signe de soumission.

Madame Marty, alors qu’elle n’existe plus pour grand monde, a aussi une histoire lourde à charrier sur le dos de sa vieillesse, de sa solitude et de sa misère.

Mounir et madame Marty, chacun à leur façon, sont des exclus. D’abord, Ils se jettent à la figure de l’autre leur propre identité forgée par leur passé. Et découvre ensuite leur besoin de satisfaire leur curiosité. Pour mieux se connaître. Pour mieux se parler. Pour mieux se battre. Et pourtant, ils perdront, tous les deux. Surtout lui. Devant eux deux, chacun à leur place, se dresse une France fière et rigide sur ses principes alors qu’elle a été une puissance colonisatrice, en en gardant certains stigmates.

Dans « La vie lente » Abdellah Taïa aborde avec subtilité la brûlante question de l’identité, des identités. De celles que l’on croit être les seules valables de toute éternité. Suivant un dispositif romanesque à la fois clair et fouillé, il donne au lecteur la possibilité d’approfondir des paradoxes, peut-être pour essayer de lutter contre ce monde où les barrières se referment. Sous la douceur apparente de son écriture, il pousse un vrai cri d’alarme.

© La vie lente – Abdellah Taïa –Éditons Points– mars 2019 – 240 pages – 7,00 €

Abdellah Taïa

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