Nous, l’Europe – banquet des peuples – Laurent Gaudé (Actes Sud- 2019)

Depuis plusieurs années, l’Europe est fâchée avec l’opinion qui ne voit en elle qu’une bureaucratie lointaine sans vision, bousculée et tétanisée par les dangers qui pointent à un horizon plus ou moins proche. Pour combattre l’euroscepticisme galopant, Laurent Gaudé, en proposant une histoire de l’Europe, donne des clés pour comprendre ce qu’elle a été, ce qu’elle est, ce qu’elle sera ou pas. Il affirme que « l’Europe est la fille de l’épopée et de l’utopie », et développe cette idée-maitresse sous la forme d’un long poème en vers irréguliers, choix judicieux pour stimuler le désir d’Europe, cette jeune fille sans âge qui ne parvient plus à séduire.

D’abord, il replace dans la continuité de l’Histoire, notre période actuelle que nous croyons exceptionnelle : « Les deux siècles qui nous précèdent ne sont que courses, fièvre, assauts et révolutions. (…) Depuis si longtemps, nous sommes citoyens de l’ennui. ».
Il déroule les principales étapes traversées à partir du début du XIXème.
L’industrialisation à partir du charbon dès 1830, « il faut que ça chauffe » avec le développement progressif du prolétariat ouvrier.
Le découpage de l’Afrique en 1885 entre les principales puissances européennes, étape décisive du colonialisme européen sur l’Afrique pour y puiser ses richesses naturelles innombrables et poursuivre la soumission violente de ses peuples.
La boucherie de la guerre 14/18 à laquelle ces mêmes puissances européennes épuisées et décimées mettent fin en donnant un nouveau visage à l’Europe, faite de désirs de vengeance et de réparations.  
Fruits maléfiques qui donneront la deuxième guerre mondiale pendant laquelle l’horreur absolue des camps de la mort « où l’homme est vaincu », ne peut plus être vraiment mises en mots..
Puis la « Guerre froide » opposant deux blocs détenant l’arme atomique. « C’est le temps des frontières infranchissables / et des barrières qui ne se lèvent plus.» Ces frontières s’effondrent, ainsi que les dictatures, rendant possible la réalisation d’une Europe unie, ouvrant le temps de « la discussion partagée ». Et aussi à l’impuissance comme dans les Balkans…

Cette ode à l’Europe n’a rien d’un satisfecit de fin de banquet. C’est un défi qu’il présente à nos cerveaux blasés et ennuyés. Sommes-nous vraiment conscients combien l’Histoire de l’Europe a été étonnante pendant ces deux siècles, au point d’avoir cru devenir le pivot autour duquel le monde entier allait tourner.

Au long de ces vers, Gaudé harangue le lecteur, le tient en haleine par la forme du poème et fait appel aux écrivains et artistes à la fois témoins et prophètes. Pour finir ce qui pourrait s’appeler la Légende des deux derniers siècles, Laurent Gaudé emprunte à Frantz Fanon cette phrase de son livre le plus célèbre, Les Damnés de la Terre : « Chaque génération doit dans une relative opacité découvrir sa mission, la remplir ou la trahir ». Et nous invite au grand banquet « où l’Europe redeviendra l’affaire des peuples ».
Nous devrions toutes et tous apprendre par cœur les vingt-quatre derniers vers de ce poème. Et les réciter les uns aux autres quand nous ne savons plus où nous sommes, où nous allons, quand le fatalisme s’installe, quand le pessimisme, vertu suicidaire, l’emporte.
« Que l’ardeur revienne. »

© Laurent Gaudé : « Nous, l’Europe – banquet des peuples » – Actes Sud – mai 2019 – 192 pages – 17,90 €

Laurent Gaudé – photo France 24

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