Le peintre dévorant la femme – Kamel Daoud – Stock (2018)

Vous souvenez-vous de l’émotion qui a suivi la vague d’agressions sexuelles à Cologne et dans d’autres villes du Nord de l’Allemagne, perpétrées le 31 décembre 2015 lors des festivités du Nouvel An ? Les auteurs de ces agressions étaient dans leur très grande majorité décrits comme nord-africains ou arabes. Dans le débat qui s’ensuivit et qui fut très houleux, la voix de Kamel Daoud, auteur algérien déjà connu avec l’excellent Meursault, contre-enquête, (chez Actes Sud), a détonné et choqué une certaine bien-pensance de gauche, en dénonçant de façon virulente « la misère sexuelle dans le monde arabo-musulman et le rapport malade à la femme ».

Ce livre, « Le peintre dévorant la femme » est un approfondissement de ce débat sur la sexualité dans le monde arabo-musulman. Kamel Daoud s’appuie sur une expérience très particulière ; une nuit passée dans le musée Picasso pour voir dans le calme nocturne, l’exposition « 1932 : année érotique », consacrée en grande partie aux tableaux de Marie-Thérèse, que Pablo avait rencontrée quelques années auparavant, alors qu’il vivait encore avec Olga.

Ces tableaux ouvrent, dans l’œuvre du peintre, une période inédite empreinte d’une sensualité débordante, où les courbes voluptueuses témoignent d’une sexualité intense entre le peintre en pleine force de l’âge et la jeune femme.  Durant cette nuit, Kamel Daoud « regarde le journal érotique d’un homme de cinquante ans qui a rencontré une femme de la moitié de son âge et qui en a fait un repas sacré et un martyre pornographe.». Il part d’une certitude personnelle : « l’érotisme est une clef dans ma vision du monde et de ma culture.  Les religions sont l’autodafé des corps et j’aime, dans ce mouvement obscur de la dévoration érotique, la preuve absolue qu’on peut se passer des cieux, des livres et des temples. »

Il livre sa définition de l’érotisme. « L’érotisme est un rite de chasseur. Sauf qu’il ne tue pas sa proie. (…) mais contrairement à la faim, le chasseur aime se faire dévorer par sa proie, s’y perdre, s’y enfouir, y effacer les traces du nom, de sa limite, son horloge (…) L’érotisme est un art à deux ; la rencontre de deux corps mais c’est toujours l’un qui rêve d’absorber l’autre.  Le soumettre à sa faim, à sa panique de na pas être plein et total » . « Tout amour est une dévoration, une habitude du cru et du cuit ».

Ce chapitre introductif, éblouissant et provocateur, peut être mal accepté y compris dans la civilisation occidentale qui devient parfois raisonneuse à la suite du mouvement salutaire #metoo#. Ce que montre Kamel Daoud et ce que peint Picasso n’entrent pas dans le champ de l’interdit et de la morale. Il est dans le champ du besoin vital qui, s’il est nié, se transforme en perversion totalitaire du déni de la réalité et entraine vers la violence du radicalisme religieux, comme il est advenu dans le monde arabo-musulman contemporain.

Ensuite, Kamel Daoud étudie et dénonce la façon dont l’islam arabo-musulman – qui, au contraire de l’islam persan, ne s’étant pas développé dans le désert, a donné une place importante au plaisir et à l’amour –  en interdisant la représentation de l’image humaine, a réduit la sexualité à un acte de pouvoir absolu de l’homme sur la femme, où le plaisir est nié, interdit, oublié. Au contraire, les toiles de Picasso forment un opéra où le plaisir, la jouissance prennent des formes variées et inattendues quand les formes opulentes de Marie -Thérèse s’offrent au désir cannibale du peintre et aboutissent à une dévoration où on ne sait plus qui dévore l’autre.  « Le plus beau corps-à-corps amoureux est celui où n’arrivent pas à s’immiscer ni rites, ni lieux, ni lois, ni témoins ou assesseurs. C’est celui que peint Picasso, cette année peut-être, à mi-chemin entre la volupté et la cruauté. »

Même si Kamel Daoud réserve l’essentiel de ses attaques contre l’Islam arabo-musulman, il n’est pas sans réticence face à l’Occident qui a décrété la mort de l’âme. « L’Occident (…) a dans le désordre et la violence de ses révolutions (…) a conclu lentement et dans le trouble que c’est l’âme qui ternit le soleil, atténue la chaleur, fausse le goût du sel et de la salive, gâche par le doute l’évidence du poids et des mesures, saccage les saveurs. L’âme est la distance prise par le corps avec la propriété du monde. »

Ce texte à plusieurs facettes, est d’une richesse et d’une originalité qui empêchent toute récupération. Il est la voix d’un homme au carrefour de deux civilisations qui n’ont cessé depuis plus d’un millénaire de se battre, de se croiser, de s’épuiser l’une l’autre. Il détricote les pelotes dans lesquelles chacune d’entre elles a enfouit son histoire d’autant plus violente qu’elles n’ont eu de cesse de se croiser.

Et pour conclusion : « j’ai conclu que l’érotisme est la religion la plus ancienne, que mon corps est mon unique mosquée et que l’art est la seule éternité dont je peux être certain. ». Conclusion qui suggère une géométrie variable entre l’érotisme, le corps et l’art. A méditer même si on n’est pas musulman

© Le peintre dévorant la femme de Kamel Daoud, Stock, octobre 2018 – 220 p., 17,00 € .

Kamel Daoud © Copyright : Brahim Taougar-Le360

 

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