Ne m’appelle pas Capitaine – Lyonel Trouillot – Actes Sud (2018)

Comme un prélude, quelques phrases donnent le ton du livre : « On cherche le chemin. Et on tombe dans la boue qui couvre le chemin. » Elles viennent de celui qu’on appelle Capitaine et qui ne veut plus qu’on l’appelle ainsi. Capitaine avait marqué l’histoire de ce quartier, le Morne Dédé, sous la dictature en s’y opposant sans compromis, ilot de résistance faisant face à une brutalité inouïe. C’est cet homme à l’abord difficile qu’une étudiante en journalisme, Aude, issue d’une famille bourgeoise, veut rencontrer pour faire une enquête. Elle sait ce qu’elle veut. « Faire deux choses en même temps et le portait du témoin et restituer une mémoire ». Les premiers échanges entre le vieux militant et la jeune journaliste encore en formation et pleine de bonne volonté sont tendus. Capitaine raille la jeune fille qui se déplace protégée dans sa petite voiture. Protégée mais aussi très visible dans ce quartier pauvre de Port-au-Prince. Il pointe la facilité de sa situation sociale qui lui permet à Aude « (…) de faire des choix qui ne durent pas, de faire des choses ‘’en attendant’’, comme une sorte d’entrainement un peu pour se désennuyer tout en donnant du temps au temps. ».

Le livre est parcouru par cet écart entre cette jeune bourgeoise qui prend ses distances par rapport à son milieu d’origine, et le vieux militant qui se retourne avec amertume sur les luttes qu’il a menées et dont le résultat est éloigné de ses attentes. Il tente de reconstruire un lieu de vie, « une maison bleue » comme celle de Maxime Le Forestier; La dictature a disparu, mais pas les failles sociales qui fragmentent encore et toujours la société haïtienne. Les paroles du Capitaine reprennent les méandres de sa pensée, de ses souvenirs de ses longues années de lutte, de son désarroi face à la situation actuelle : « Hier, ici, il y avait une armée de parents pour te guider vers l’âge adulte. Et quand tu atteignais cet âge, tu n’avais rien derrière les yeux. Aujourd’hui, sur les ruines, il court une armée d’enfants fous avec de la haine plein les yeux. » Ces paroles racontent les amours perdues on ne sait pas pourquoi. Elles évoquent la façon dont la lutte doit se poursuivre alors qu’il s’approche de la mort, alors qu’il ne se reconnait plus dans l’extrémisme des plus jeunes. « Aujourd’hui comme hier, la violence et la mort font partie de la vie quotidienne. Autrement. Hier un pouvoir tuait les enfants. Avec des uniformes, des codes, des discours. Aujourd’hui, les enfants que la misère n’a pas tués tuent. On s’adapte à la mort des autres. »

Quant à Aude, elle se détache de son milieu bourgeois décrit sur un registre caustique et implacable, quand les plus jeunes se perdent dans la drogue et que les femmes qui ne parviennent pas à la moindre émancipation. Dans ce milieu, le visa pour quitter le pays n’est qu’une formalité et le racisme est toujours présent, « Une jolie -brune-pêche pour qualifier une cousine ou une nièce, une femme de la famille ou du clan par suffisamment blanche. » Un milieu à la fois confiant de sa puissance mais inquiet. Aude se met progressivement en danger. Et rejoint peu ou prou la Capitaine, aussi désabusé qu’il soit.

Avec des phrases hachées par la violence de la situation, sinueuses comme l’incertitude qui prévaut dans tout le livre, caustiques et minutieuses quand il s’agit de décrire le milieu bourgeois qui se rassure d’autant plus qu’il se sent menacé, tendres quand l’amour apparait parfois comme un souvenir ou une illusion, désenchantées voire tragiques quand l’idéalisme, fait place au doute, « l’avenir, c’est la merde qui te tombe dessus » , Lyonel Trouillot signe encore une fois un livre qui  lutte contre tout simplisme. A proscrire pour qui cherche une consolation dans la lecture. A lire pour qui l’art de l’écriture donne à voir la complexité humaine de toute situation sociale. A lire pour reconnaitre, une fois de plus, dans Haïti un pays qui détient une singulière richesse : sa littérature exceptionnelle toujours inextricablement liée à sa tragique histoire.

© Ne m’appelle pas Capitaine de Lyonel Trouillot, Actes Sud, mai 2018 – 160 p., 17,50 €

Lyonel Trouillot

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