Dans l’épaisseur de la chair – Jean-Marie Blas Roblès (Zulma – 2017)

Que faire quand on part à la pêche sur un petit bateau au large de La Ciotat, et que l’on tombe dans l’eau sans pouvoir remonter sur le frêle esquif ? C’est dans cette délicate situation que Thomas, le narrateur, va revoir toute sa vie, comme il se doit au moment de mourir, avec Heidegger, perroquet bavard de sa conscience. Soudain il se sent « enlevé de force, transporté au ciel de sa mémoire. »

Ce n’est pas de sa vie qu’il s’agit, mais de l’histoire de sa famille, en remontant à son arrière-grand-père Francisco qui décide de quitter les terres brulées de l’Andalousie pour aller en Algérie en juillet 1882, afin d’éviter de faire son service militaire à Cuba « rejoindre le contingent d’appelés miséreux qui se faisaient massacrer là-bas au nom du drapeau espagnol ». Premiers pas d’intégration sur la terre algérienne où la force de travail espagnole fait merveille et les relations avec les Arabes sont d’une cordialité mêlée de méfiance. Francisco meurt précocement, étouffé par un pois chiche. Son fils Juanito reprend les rênes de la charrette paternelle, et installe un commerce de liqueur, se marie, a des enfants, dont Manuel, qui définira son père ainsi : « un joueur de cartes, un travailleur, un gros baiseur (…) affligé d’un cancer de la verge, qui une fois s’était pendu, moins par amour, sans doute que par détestation de son épouse. »

Manuel est le personnage principal de ce livre. Il va traverser une grande partie du XXème siècle et participer ainsi à l’Histoire de l’Algérie vue par un pied-noir d’origine espagnole avec un certain décalage par rapport aux pieds-noirs d’origine française. Manuel traverse le Front Populaire, la Seconde Guerre mondiale, la guerre d’Algérie comme étudiant, chirurgien puis médecin. Après avoir participé à la Libération de la France de la Provence jusqu’en Alsace comme médecin militaire où son véhicule saute sur une mine, il revient à Sidi Bel Abbes, puis est envoyé à Sétif après le massacre du 8 mai et se sent « pour la première fois, avec une telle férocité, l’objet de la haine d’autrui. » . Il se marie avec Flavie avec qui il forme un couple uni et aimant. Brusquement, lorsque les affrontements entre les fellagas et l’OAS sèment la terreur un peu partout en Algérie,  il décide de la quitter let arrive dans le sud de la France. En recommençant presque tout à zéro, il s’installe comme médecin généraliste alors qu’il aurait aimé rester hospitalier.

Dans cette vie bien remplie, Manuel est un homme sérieux et compétent dans sa profession, observateur aiguisé de son époque à laquelle il est mêlé dans des conditions dramatiques, engagé politiquement à gauche, un jeune homme qui plait aux femmes, un mari parfait, un bon père. Avec son regard décalé d’homme d’origine espagnole, il prend part à l’histoire compliquée entre l’Algérie et la France, faisant de ce livre une splendide leçon d’histoire abordant la colonisation, la guerre d’indépendance de l’Algérie, l’immigration, sujets qui continuent toujours plus ou moins violemment à cliver la société française.

La singularité littéraire de ce livre est la suite des monologues de Thomas, le fils de Manuel, qui est dans l’eau et ne parvient pas à remonter sur sa barque qui s’éloigne. Ces monologues qui s’insèrent dans le récit de la vie de Manuel, sont habillés en dialogues avec le perroquet Heidegger, sorte de conscience ironique et acide, ce qui leur donne à la fois légèreté et profondeur. En entrecoupant ainsi le récit de la vie de Manuel et celui d’une période de l’Histoire encore très proche, et constatant sa vie en danger, il remet son père tellement héroïque en perspective. Il est en fait le narrateur de l’Histoire, à la fois en admiration totale mais en gardant un regard critique. La description un peu trop hagiographique de Manuel par son fils devient une mise en perspective que ce dernier tente d’établir en rendant fragile, par ce jeu de miroir, la notion d’identité, avec une question lancinante : qu’est-ce être pied-noir ?

Ainsi, Dans l’épaisseur de la chair, outre son réel intérêt comme livre d’histoire, propose une réflexion sur la relation père – fils, sur les blessures transmises à travers les générations, sur l’impossible comparaison… « Mais sans doute viendra-t-il trop tard ce moment où un être humain réalise qu’il sera toujours moins que son propre père, moins que son propre fils, moins que ce qu’il avait rêvé d’être. »

Jean-Marie Bals de Roblès

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