Douces déroutes – Yanick Lahens (Sabine Wespieser – 2018)

Un titre paradoxal sur lequel on réfléchit quand on referme ce livre passionnant et glaçant. La douceur et l’amour se confrontent à la violence et au meurtre en Haïti, toujours à la lisière du néant, où la mort frappe en lourdes rafales, où la vie ne cesse de déferler.

Une lettre : un homme, Raymond Berthier, qui sait que sa vie fait l’objet d’un contrat, écrit à sa femme pour lui dire son amour avant de mourir.
Une scène de rue : Cyprien, au volant de modeste Hyundai Tucson, pense à Brune, son amour et ne se range pas assez vite pour laisser la place à deux puissantes voitures. Il aperçoit « deux yeux menaçants derrière une cagoule et deux mains agrippées au canon d’une arme automatique ». Cyprien, qui n’est que modeste stagiaire dans un cabinet d’avocats, est subjugué par la puissance des deux voitures qui lui ont barré la route et par tout ce que cela représente.
La lettre de Raymond Berthier est dans les mains de son neveu Pierre que sa famille, quarante ans auparavant, avait éloigné de Haïti à cause de son homosexualité. Il songe au meurtre de son oncle et à son pays. « Depuis ces années, sexe et stupéfiants, mort et politique, ingérence internationale et complicité locale, presse et chantage sont des mots qui sont revenus si souvent dans cette île qu’ils ne font plus scandale. »..
Un journaliste français, Xavier, venu faire un reportage sur Haïti est bouleversé par une jeune chanteuse Brune, qui est la fille de Raymond Berthier. Il la suit.

A partir de ces personnages et de quelques autres, Yanick Lahens déroule un récit tiré au cordeau, dévoilant crûment les gouffres haïtiens. Elle fouille dans chacun de ses personnages pris au piège de leur insupportable réalité, en allant chercher au creux de leur intimité, la tendresse que certains essaient de sauvegarder, ou la sauvagerie dans laquelle d’autres plongent jusqu’à l’asphyxie, les uns comme les autres enveloppés dans l’omniprésence du désir, salvateur ou criminel.
Douces déroutes, écrit au scalpel sans le moindre gras, prend souvent des allures de polar urbain, y compris avec des scènes d’exécution, dans « Port-au-Prince inouïe, démesure de douleur, démesure de poésie. Implacable et démente jusqu’aux larmes. Douce et impitoyable jusqu’à la cruauté. »  Il n’y a pas d’allusions au surnaturel haïtien, aux loas et autres zombies. Mais la poésie, l’absolu de la littérature haïtienne, traverse le livre comme le rappelle cette phrase du poète haïtien René Depestre, « seul état de la vie qui permet de marcher pieds nus sur des kilomètres de braises et de tessons ».

Yanick Lahens poursuit son œuvre de décryptage de la réalité haïtienne. Dans son livre précédent « Bain de lune », elle avait exploré l’évolution du milieu rural en bord de mer sur une période qui s’étend sur un demi-siècle.  Avec « Douces déroutes », il s’agit de la réalité actuelle dans la capitale, Port-au-Prince, personnage à part entière de ce roman, qui « a tout d’une ville récemment pilonnée au mortier lourd ou à l’arme chimique. Noire, embrasée aux portes nord et sud, couvant ailleurs son feu. Ville gueule ouverte. Asphyxiée d’avoir avalé à chaque averse toute la rocaille, la boue et les détritus. Ville abandonnée à son agonie. »

« Douces déroutes » est un livre que l’on peut lire d’une traite mais qui mérite au moins une deuxième lecture pour apprécier l’acuité du regard de son auteure, la beauté de son écriture et la densité de sa réflexion. J’en suis sorti rincé et ébloui en même temps.

© Yanick Lahens : « Douces déroutes » Sabine Wespieser éditeur, Paris, janvier 2018 – 232 pages – 19 €

Yanick Lahens

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