Danser les ombres – Laurent Gaudé (Actes Sud)

Danser les ombresHaïti, un des pays les plus pauvres du monde, a une histoire, une géographie, des traditions qui ne cessent d’enrichir la culture francophone et au-delà. En France, ancienne puissance colonisatrice qui lui a fait payer l’indépendance d’un prix exorbitant, l’élection récente de Dany Laferrière à l’Académie française, l’attribution du prix Femina 2014 à Yannick Lahens sont deux exemples pris dans le monde littéraire de l’intérêt porté à ce pays.

Laurent Gaudé, auteur à succès depuis 2002, s’est également emparé d’Haïti dans son dernier roman, « Danser les ombres », dont la couverture ne laisse aucun doute sur son côté tragique. Il est évident que le séisme de 2010 en est au cœur. Il en est même littéralement à l’épicentre. Avant, le récit croise différents destins, véritable kaléidoscope de la société haïtienne, Nine, la paysanne à la sensualité luxuriante jusqu’à la mort, Lucine, sa sœur qui préfère rester à Port-au-Prince pour retrouver ses amis, Saul, faux médecin, bâtard d’une riche famille haïtienne, militant sans armes, Lily, petite fille riche dont on retarde la mort en l’enfermant dans une bulle, Vivianne, distante et arrogante incarnation d’une bourgeoisie locale ficelée dans son univers rétréci,. D’autres personnages encore, tous aussi colorés les uns que les autres, se retrouvent autour de parties de dominos dans une ancienne maison close, Fessou, pour deviser, rigoler, former une communauté libre et solidaire, avec l’insouciance de l’instant et la mémoire tragique de l’histoire. Ces pages magnifiques de vie colorée, de solidarité immédiate, respirent la possibilité du bonheur et de l’espoir, symbole, peut-être, de ce que Haïti peut avoir de meilleur : « Haïti est là, le sourire d’Haïti. Celui qui n’a rien à offrir qu’un peu d’eau et l’hospitalité d’une chaise. » (page 30)

La terre tremble… Elle mange les corps…
« (…) trente-cinq secondes, c’est un temps infini et vos yeux s’ouvrent autant que les crevasses qui lézardent les routes et les murs des maisons. En ce jour, à cet instant, tous les oiseaux de Port-au-Prince s’envolent en même temps, heureux d’avoir des ailes, sentant que rien ne tiendra plus sous leurs pattes, et que, pour les minutes à venir, l’air sera plus solide que le sol. » (page 129). « Ce qui s’ouvre maintenant, c’est la peur d’après le malheur, et la vie d’avant, elle, semble n’avoir jamais existé. » (page 133).

Les minutes qui suivent ne sont que silence, comme si la mort s’était totalement rendue maîtresse des lieux. Puis les survivants tentent de se mouvoir, de voir où sont les autres, proches ou inconnus. Les amants ne se retrouvent plus. L’école d’infirmière s’est affaissée enterrant toutes ses élèves. L’urgence absolue est d’essayer d’en extraire les survivantes le plus rapidement possible. Port-au-Prince se réanime progressivement, la foule errante s’achemine vers les places. Arrive la réplique.

Laurent Gaudé décrit ces minutes, ces heures, ces  jours qui suivent le séisme en mêlant le réalisme le plus concret au son des marteaux voulant casser le béton devenu prison, où les premiers soins sont donnés au mieux dans un dénuement quasi-total, où une fraternité des rues s’installe très provisoirement, et un lyrisme où les morts et les vivants se confondent dans leurs ombres et marchent ensemble dans la ville … « (…) longue vie les morts. Longue danse de vie à partir de ce jour, car pour un temps que nous ne connaissons pas, ils sont parmi nous. » (page 187). Lily, la petite fille riche enfermée dans une bulle, s’en délivre et parcourt la ville pour y mourir en toute liberté. Lucine et Saul se retrouvent, se reperdent, se retrouvent… Arrive le temps où les morts doivent quitter cette terre tremblée, cette vie déchirée, laissant les vivants, seuls, dans l’effroi, la douleur, et la force aussi de tenter de soulager, de guérir, de reconstruire peut-être.

Ces dernières pages sont hypnotiques, comme si Laurent Gaudé avait retranscrit ce que les divinités du vaudou lui disaient. Peut-être lui chuchotaient-elles vraiment à l’oreille…

Laurent Gaudé (photo culturebox)
Laurent Gaudé (photo culturebox)

3 commentaires sur “Danser les ombres – Laurent Gaudé (Actes Sud)

  1. Je découvre ce blog grâce à un ancien billet sur Lorette Nobécourt. J’ai découvert Laurent Gaudé en fin d’année dernière avec Le soleil des Scorta. Ce titre-ici a l’air très beau aussi….

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  2. J’ai ressenti les mêmes émotions que je lis entre les lignes de ce billet. Je suis impressionnée par la constance de cet auteur, qui ose aborder des thèmes très divers et ne me déçoit jamais.

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