Vie de Joseph Roulin – Trois auteurs – Pierre Michon (Editions Verdier)

Deux livres peu épais (moins de cent pages, l’un et l’autre) dans cette sobre et belle maison d’édition, Verdier, qui se trouve quelque part dans le sud de la France. Le même auteur, Pierre Michon. Je ne les ai pas choisis par hasard. J’ai découvert Pierre Michon en 2008/2009, grâce à un proche ami féru de littérature et aussi grâce à un blog, maintenant arrêté depuis longtemps. Une de ces découvertes qui a marqué pour moi une véritable étape, en me faisant découvrir que la littérature peut atteindre des sommets sans qu’ils soient si difficiles à gravir. Et la vue du haut de ce sommet est d’une telle beauté qu’on a peine à redescendre.

Je suis donc remonté sur ce sommet en lisant ces deux livres qui ne sont pas des nouveautés : La vie de Joseph Roulin date de 1988 et Trois auteurs, de 1997 (les trois textes qui composent cet ouvrage ont été écrits en 1992/1993).

Vie de Joseph RoulinJoseph Roulin est cet employé des Postes à la barbe impressionnante que Vincent Van Gogh a peint plusieurs fois pendant son séjour à Arles. Pierre Michon l’observe, le décrit. Il décrit aussi Vincent, et cette amitié inattendue entre cet homme simple et ce génie de la peinture qui apparait là comme un autre homme simple sauf qu’il peint, sauf qu’il souffre, sauf qu’il devient fou, … une approche semblable à celle de Maurice Pialat dans son film Van Gogh. Michon décrit cette rencontre en mettant en perspective que Van Gogh est non seulement un des peintres les plus renommés mais aussi celui dont les toiles sont parmi les plus chères au monde vues depuis « les tours de Manhattan », symbole du business de l’art. Pierre Michon parvient par son écriture à transfigurer cette 250px-Van_Gogh_Portrait_of_the_Postman_Joseph_Roulinrencontre, non pas pour en faire quelque chose de surnaturel mais en superposant plusieurs hypothèses comme autant de points de vue qui ne peuvent pas répondre à toutes les questions en suspens. Récit non chronologique mais qui se développe comme un tournoiement autour de Vincent et Joseph, tournoiement qui n’a rien de mystique mais au contraire illuminé par « la terre crépie de jaune et le ciel de cobalt pur ».(page 27).
Vincent finit par repartir à Auvers. Et meurt. Quelques temps après, un homme frappe à la porte de Joseph, qui a quitté Arles pour Marseille. Les toiles de Van Gogh commencent à devenir célèbres et leur cote monte. Cet homme veut acheter à Joseph celles que Vincent a faites de lui. Je vous laisse lire le dénouement et la magnifique réflexion de Pierre Michon sur la beauté et sa valeur, dépassant, et de loin, les poncifs habituels…
L’écriture est simple, précise, paradoxale, surprenante, bienveillante, très enracinée dans un concret évoqué en creux et en relief, dans l’ombre et la lumière, qui multiplie les points de vue, qui ne juge pas, une écriture qui offre, qui lance les bras vers le ciel en sachant qu’il ne répond pas…

trois auteursDans Trois auteurs, la démarche est diverse. Il s’agit d’abord de Balzac, appelé « le gros homme ». De touche en touche, d’allusions en croquis, de références en farces, en reprenant le nonsense métaphysique qui assène que «(..) le temps est un grand maigre

», Michon dresse un tableau tout en fantaisie – Che Guevara s’y immisce – et paradoxes de ce gros homme qui n’est heureux qu’au moment où il s’assoie à sa table pour retrouver « ses grands vivants, ses vivants timides, ses ressuscités, ses filles de flamme, ses pères qui aiment mieux leurs filles que Dieu aime le monde, ses forçats du bagne universel à qui l’arrivée d’un nouveau forçat fait plaisir » (page 46).
Le deuxième auteur est Cingria, écrivain suisse auteur de trois livres dans la première moitié du XXème siècle dont je n’avais jamais entendu parler. Michon y décèle un point commun, « la joie rythmée. L’apparition de ce qui s’écrit et se chante. » (page 52). Et retrouve ou invente une jongleresse qu’il met en scène sept fois. Quelle liberté de ton : deux hommes et un ours dansent dans les montagnes ; Cingria chante et danse dans sa petite chambre qu’il a gardé toute sa vie ; Adelaïde, fille du défunt roi d’Italie, esquisse des pas de danse devant ses prétendants, un père et son fils ; un aviateur nommé Chavez danse dans le ciel du Simplon ; Pétrarque ne danse pas avec une rousse en voiles blancs ; Pitt, un proche de Cingria pendant une dizaine d’années, ne gardera qu’une photo de la danseuse qu’il aime ; Gide, mécontent d’un texte politique de Cingria paru dans la NRF, se laisse amadouer par une fille de maraîchers qui danse…
Le troisième auteur est William Faulkner. Pierre Michon a écrit sur lui à la demande de la revue La Quinzaine littéraire qui lui demandait un texte sur l’écrivain mort dont il se sentait le plus proche. Là, il explique avec humilité et orgueil comment et pourquoi Faulkner est sa référence ultime ; et donne ensuite à partir d’un colonel pochard sous une treille de muscat une histoire sépulcrale loin de celles, monumentales et écrasantes, de Dante et de Hamlet, mais tout aussi implacable.

J’ai retrouvé ce qui fait pour moi l’unité et la beauté très singulière de l’œuvre de Pierre Michon, pour autant que je la connaisse (je n’ai pas tout lu, et de loin) : une écriture somptueuse et colorée pour célébrer et transfigurer les modestes, les petits, les dominés – on dirait maintenant les laissés pour compte : ils sont la matrice de son œuvre et ne les a jamais quittés depuis son premier livre, le splendide et si bien nommé Vies minuscules.

Pierre Michon (photo Passou)
Pierre Michon (photo Passou)

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