Petit éloge de l’errance – Akira Mizubayashi (Folio)

Petite éloge de l'erranceIl s’agit d’un petit livre, à peine plus de cent pages, dans la collection de poche Folio. Le titre m’a attiré : l’errance est un sujet fascinant. Les livres de promeneurs vagabonds comme ceux de Georges Picard (« Le vagabond approximatif » chez José Corti, par exemple) m’enchantent très souvent. Alors, que peut bien écrire un auteur japonais sur l’errance ?
Certes, Akira Mizubayashi est un auteur japonais, mais très « à part ». A vingt ans, il vient en France pour apprendre le français afin de pouvoir l’enseigner dans son pays. Il y revient comme élève de l’Ecole Normale Supérieure et y rencontre la fine fleur de l’intelligentsia française.  Outre la langue française, il découvre une autre civilisation, se marie avec une française. Et compare les deux civilisations.
Quel rapport avec l’errance ? C’est en France qu’il découvre le plaisir et l’art d’errer « (…) aller seul, de préférence à pied, d’un côté et de l’autre sans but ni direction précise ». Pourquoi n’est-ce pas possible d’être errant au Japon ? L’errance serait-elle une particularité de la civilisation française ou européenne ? Pourquoi et comment Akira Mizubayashi a-t-il ressenti ce besoin d’errance ?
Ce sont toutes ces questions qu’il aborde dans ce « petit éloge ». C’est le récit de sa quête personnelle, de son histoire familiale et intime. Mais aussi, une analyse très sévère de la société japonaise. Dans les deux premiers chapitres, il évoque les blessures de l’enfant et du jeune adulte qui lui ont donné Le désir d’errance. Il rend compte des tentatives d’errance de son père ou les siennes ; leur résistance contre les valeurs autour desquelles les Japonais se retrouvent « sous la domination archaïque de la société militaro-impérialiste » qui reste, selon lui, la marque du pouvoir régnant au Japon jusqu’à maintenant, y compris dans le milieu des chercheurs universitaires japonais dont Mizubayashi aurait dû faire partie. Mais « (…) je me suis peu à peu, mais avec détermination, éloigné de la corporation des enseignants de français pour ne plus y mettre les pieds. J’ai opté pour l’isolement, la solitude, le renoncement, l’errance. ». Il donne de nombreux exemples de cet embrigadement, dans sa propre vie et dans les usages de son pays, avec notamment un proverbe, « Laisse toi enrouler par ce qui est long », ce qui est long représentant le pouvoir auquel « une soumission aveugle est une sagesse ».

Dans le troisième chapitre « COMMUNAUTES,  ou l’errance impossible », Mizubayashi va encore plus loin. Il analyse le mot et l’importance de « Okaerinasaï », expression saluant le Japonais à son retour au pays. Bien loin d’être le consensuel et un peu mièvre « Bienvenue », ce mot « permet  d’entrevoir l’image d’une communauté exclusive, autosuffisante, repliée sur elle-même, hermétiquement fermée au monde extérieur ». Il condamne cette communauté conformiste, où l’individu est écrasé car soumis à une structure étatico-mentale en dehors de laquelle il ne peut pas vivre. Condamnation sans appel en faisant référence au XXème siècle où le peuple japonais a suivi, les yeux fermés et la conscience anesthésiée, un pouvoir fou de sa puissance jusqu’à son effondrement en 1945 sous le feu atomique américain. L’avènement d’un nouveau Japon n’a pas, selon Mizubayashi, changé fondamentalement la donne. Et de décrire le nouvel aveuglement après la catastrophe de Fukushima, l’établissement d’une « société d’irresponsabilité généralisée » du fait de « l’auto-étouffement des voix individuelles. ». Et de célébrer la figure de l’intellectuel, telle que Régis Debray la définit : « Faire acte d’intellectuel, c’est toujours rompre l’adhérence à son milieu. ». Ce chapitre tonitruant donne une image assez carcérale du Japon où l’asservissement des cerveaux resterait identique à l’heure actuelle. Pourtant, le Japon est considéré à présent comme une des grandes démocraties actuelles. Le règlement de compte personnel d’Akira Mizubayashi déforme-t-il son jugement ? Ou dévoile-t-il la vraie substance du régime politique de son pays ?

Le quatrième chapitre « ERRANCES, ou figures de l’affirmation individuelle » célèbre l’errance au travers de deux sommets de la culture occidentale, Jean-Jacques Rousseau et Mozart, et de deux sommets du cinéma japonais, Masaki Koyabashi, « cinéaste de ce chef d’œuvre absolu qu’est Hara-Kiri (1962) » et Akira Kurusawa (par qui ce livre a commencé) avec « Les Sept Samouraïs ». L’auteur décortique « Les Rêveries du promeneur solitaire » et le Finale des « Noces de Figaro », ainsi que les deux films parmi les plus célèbres de deux réalisateurs japonais pour y débusquer, dévoiler les attitudes d’êtres singuliers. Ce sont ces êtres errants, qui, loin de se replier dans une solitude nombriliste, « procède à un acte d’association librement consenti »,  afin de refaire société ou de refaire l’unité au travers de la diversité. Personnellement, ne connaissant pas trop mal le quatrième acte des Noces de Figaro, l’analyse développée par Mizubayashi m’a enchanté d’autant qu’elle surplombe les références habituelles à l’hymne à l’amour et au pardon habituellement invoqué quand on cite ce Finale.

Dans l’épilogue, l’auteur parle de sa propre expérience de l’errance, d’homme né japonais, marié avec une française et connaissant particulièrement bien le français dans lequel il écrit directement ses livres et qu’il parle parfaitement bien. Son errance n’est pas géographique, il n’aime pas voyager. Elle est d’ordre intérieur, notamment d’ordre linguistique. Elle vient de son désir de se décentrer comme l’a fait son père  qui s’est « désolidarisé de l’unanimisme de la majorité régnante » pendant l’avant-guerre. « Je joue du français, je jouis du français. » ajoute-t-il en insistant sur la recherche très solitaire  sur laquelle s’appuie sa démarche : « (…) s’attacher à sauvegarder son statut d’être singulier jusqu’à mettre entre parenthèses son être social : c’est nécessairement faire l’expérience d’une tristesse lourde, d’une mélancolie tenace, d’une désolation profonde ». S’isoler pour comprendre. Se perdre pour se retrouver. Pascal et Proust ne sont pas loin.

Ainsi définie et pratiquée, l’errance n’a rien de la liberté joyeuse de gambader dans des chemins inconnus. Elle est une sorte d’ascèse comme celle des grands mystiques, elle n’est pas éloignée de la méditation bouddhique.  Elle peut sembler réactionnaire à celles et ceux qui cherchent dans l’action collective le moyen d’accéder à un monde meilleur. Elle se confronte avec la notion de communauté, devenu un des mots fétiches de notre société, avec la notion d’identité dont l’usage mal attentionné fait planer sur le monde de graves menaces. Elle est subversive.

Akira Mizubayashi - Photo HELLE - Gallimard
Akira Mizubayashi – Photo HELLE – Gallimard

BrassensRésonne alors dans ma tête cette ballade « Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part »  du grand errant immobile de la chanson française, Brassens…

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