En finir avec Eddy Bellegueule – Edouard Louis ( Seuil)

En finir avec Eddy BellegueuleCe livre a fait grand bruit quand il est sorti au début de l’année 2014. Il raconte le parcours tragique d’un enfant incompris par sa famille et son milieu, ses tentatives pour se faire accepter, son combat pour s’en sortir. Il commence par cette phrase implacable : « De mon enfance, je n’ai aucun souvenir heureux » et continue par une scène où il est battu au collège où il vient de rentrer par deux autres garçons qui lui crachent dessus comme point final à leur agression. Cet enfant, c’est l’auteur lui-même qui revient sur son parcours, une dizaine d’années plus tard, avec un regard maintenant extérieur mais la souffrance et l’humiliation toujours chevillées au corps et à l’âme.

Pourquoi une telle agression ? Parce que Eddy, le narrateur, arrive au collège avec la réputation d’avoir des comportements efféminés, traduits immédiatement par l’injure suprême : « Tu es pédé !! ». Pendant des années, jusqu’à ce que ses deux agresseurs quittent le collège, ils attaqueront Eddy, sans même avoir besoin de dire pourquoi.

Avec des chapitres courts et explicitement nommés, l’auteur énumère tout ce qui lui rend insupportable la vie dans ce petit village de Picardie livré à une pauvreté grandissante, sans espoir de retour. Son père, d’abord, épris de valeurs viriles plutôt frustes dont il est le premier enfant : un fils ! Malchance, ce fils a des manières efféminées dès les premières intonations de ses mots et des mains « qui s’agitaient frénétiquement, dans tous les sens, se tordaient, brassaient l’air » (page 27). Ce n’était pas volontaire, mais irrépressible. Ses goûts sont féminins (théâtre, chanteuses de variété, poupées), bien loin du foot, du rap et des jeux vidéo appréciés par les garçons. Incompréhension et désespoir de son père ! Sa mère se braque moins et les femmes du village apprécient ce garçon « qui n’est pas comme les autres ».

Mais c’est à partir du collège que rien ne va plus. Il y a ces deux garçons le battent systématiquement tous les jours, ce qu’il commence à prendre comme une sorte de rite, très douloureux certes mais peut-être nécessaire. Et aussi il lui est impossible de se rapprocher des autres élèves.

S’en suit une description assez effrayante de la vie quotidienne dans la famille et dans le village.
La violence est partout, d’abord celle d’une pauvreté sans fond, toujours présente à l’intérieur des familles, à l’intérieur des couples, au café. Les hommes se glorifient dans le rôle de durs. Pourtant le père d’Eddy essaie un mouvement de tendresse, mais rien n’y fait : « Son je t’aime m’avait répugné. Cette parole avait pour moi un caractère incestueux.» (page 58).
Sa mère a été « mère malgré elle » enceinte à 17 ans, mettant fin à ses rêves de pouvoir trouver un travail qui ne soit pas de « torcher les vieux ». Mais être mère jeune était la preuve de n’être ni frigide, ni lesbienne. Elle est souvent en colère, lassée d’une vie monotone et difficile, avec l’angoisse permanente de la grande pauvreté. Ce qu’elle appelle ses erreurs « n’étaient en réalité que la plus parfaite expression du déroulement normal des choses. » (page 72). Sa mère parle beaucoup à Eddy : de la perte d’un enfant dans les chiottes, de son rêve éteint de passer un C.A.P., de sa fierté d’avoir fait des beaux enfants, de l’engin de son mari aussi…
Tout ceci dans un contexte de misère économique et sociale sans rémission, terreau sur lequel prospèrent le racisme, la xénophobie et l’homophobie. Les habitudes autour de l’arrêt d’autocar où les discussions s’éternisent à coups de packs de bière allant souvent jusqu’au coma éthylique, la télévision omniprésente déversant sans cesse son flot boueux abêtissant, la haine des riches se résumant à la haine de la culture à laquelle la plupart n’avait pas accès, la bouffe trop grasse même quand elle manque ; l’histoire tragique du cousin Sylvain qui a renversé un policier avec sa voiture et qui, allant de Charybde en Scylla, est mort en prison à moins de trente ans.

Cette première partie du livre est une description d’une noirceur parfois insupportable par quelqu’un qui ne l’a pas supporté, même s’il a essayé de trouver des compromis avec des airs de faux dur tellement contraires à ce qu’il était vraiment.

La deuxième partie du livre narre comment Eddy a essayé de vivre dans ce village tout en se sachant homosexuel. A dix ans, il se fait régulièrement sodomisé par un cousin, jusqu’au moment où sa mère le découvre. Plus tard, il cherche à donner le change en sortant avec des filles dont même les baisers le dégoûtent. La tentative de sexe avec Sabrina est un fiasco. Il ne lui reste qu’une seule solution. « La fuite était la seule possibilité qui s’offrait à moi, la seule à laquelle j’étais réduit. » (page 197). Une fuite vécue non comme un projet longuement mûri ou une victoire, mais comme un échec, une résignation.
Première tentative piteusement ratée. Puis il trouve ce qu’il appelle « la porte étroite » : il prend goût au théâtre, remporte un certain succès sur scène, rencontre une professeure d’art dramatique. Après une longue attente, notamment à cause de son père qui lui cache la lettre annonçant qu’il est accepté dans le lycée qui lui permet de fuir son village et de continuer le théâtre, il part. Et, cette fois-ci, définitivement. Il découvre « les manières délicates » (page 218) des fils de la bourgeoisie qu’il côtoie. Et accepte d’être « pédé ».

Tout le livre est écrit avec une sorte de rage, voire violence, n’hésitant pas à dire ce qui est le plus abject. On sent la haine de l’auteur contre son enfance, son milieu d’origine, voire même sa famille même s’il évoque parfois des moments où s’exprime de façon dérisoire un certain sentiment familial.

Évidemment, cela m’a fait penser au livre d’Annie Ernaux, « La Place », dont le ton est beaucoup plus neutre, même si l’auteure décrit un processus assez semblable : quitter son milieu pauvre et dominé (pour reprendre une terminologie de Bourdieu, dont Annie Ernaux et Edouard Louis sont des fervents disciples) par le biais des études pour accéder à un autre milieu et une vie plus riche à tous points de vue. Annie Ernaux gardera toujours une certaine rancœur contre son milieu et ses parents mais s’en culpabilisera quelque peu. Que fera Edouard Louis en vieillissant ?
En tous cas, souhaitons-lui bon vent sur la mer agitée de la vie littéraire française.

Edouard Louis
Edouard Louis

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