Montecristi – Jean-Noël Pancrazi (Gallimard)

MontechristiMontecristi est en République dominicaine, première étape des Haïtiens qui fuient leur pays dans l’espoir de vivre mieux et, surtout, d’atteindre Porto-Rico, Eldorado aux accents étatsuniens. Le narrateur y réside depuis un an. C’est le soir de Noël. Il voit se briser avec une certaine fatalité son amour tourmenté avec Noeli (raconté dans « Le dollar des sables« ). Il retient quelque temps Feliz. Son regard attentif et mélancolique se porte sur ses voisins dont il accompagne, peu ou prou, la vie. Il aide discrètement le jeune Chiquito, cireur de chaussures de l’hôtel d’à-côté. Chiquito n’arrive plus à tenir le guidon de son vélo. Depuis quelques semaines, le parasito le ronge, le détruit, le tue, comme déjà deux de ses collègues, comme nombre d’habitants de cette région abandonnée.

Sur la plage voisine, « les milliers d’algues qui avaient perdu leur couleur se confondaient au loin avec les corolles éteintes des méduses qui dérivaient inertes, n’arrivaient même pas jusqu’au rivage, alors que les grands crabes bleus des océans se retournaient pour mourir sur la plage des Américains. »(page 50). L’eau de la mer a été empoisonnée après le dépôt de fûts toxiques par des cargos américains.  Rien ne peut arrêter ce mal mortel… Le livre parcourt le chemin vers la mort de Chiquito. Le narrateur quittera pour toujours la République dominicaine.

Portée par les vagues toujours recommencées des phrases de Jean-Noël Pancrazi, mélangée au souvenir nostalgique ou meurtri de son enfance à Batna, en Algérie, la condamnation est sans appel.  C’est avec le cœur épouvanté et l’esprit révolté qu’il évoque ce meurtre collectif et silencieux, dans un contexte où la drogue, livrée nuitamment par avion, fait des ravages dans toute la population de cette région passée par pertes et profits d’un développement illusoire et inégal. Cette prose somptueuse, loin de noyer le sujet dans une soupe indigeste, le rend encore plus sensible et oppressant. Avec cette question : « Pour qui tu vis, toi ?… » (page 103).
Mais aussi  le découragement « ce goût de la fatalité que j’avais acquis à mon tour, ces vertiges qui revenaient et donc je ne voulais pas savoir l’origine, la nature exacte, cette envie de m’effacer toujours, de disparaître, de finir comme une ombre parmi les ombres. » (page 113). Pas d’héroïsme de façade…

Avec « La Chair du maître » de Dany Laferrière, « Montecristi » fait résonner la douleur et l’injustice, la misère et la colère dans ces deux pays qui se partagent la même île. Laferrière, avec la voracité de sa langue colorée, Pancrazi, avec la houle de sa phrase fastueuse, montrent combien la littérature peut infiniment raconter notre monde et ses tourments.

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Jean-Noël PANCRAZI © Hélie Gallimard

 

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