Les Collines d’eucalyptus – Duong Thu Huong – Sabine Wespieser éditeur

collines-eucalyptus-1478570-616x0Imposant livre, de presque 800 pages, Les Collines d’eucalyptus (chez cette belle maison d’édition Sabine Wespieser)  de l’auteure vietnamienne Duong Thu Huong, est un roman fleuve qui pose une question qui n’est jamais épuisée, celle du destin.

C’est sous le brouillard que commence le livre, le brouillard qui épaissit l’atmosphère terriblement pesante du bagne dans lequel Thanh purge une peine de travaux forcés. La description minutieuse de cet enfer est terrifiante, du sadisme des gardiens à l’arbitraire de la direction, des conflits entre prisonniers exacerbés par des conditions de vie et de travail d’épuisement total. Thanh n’est pas dans ce camp de prisonniers depuis longtemps, il est timide, il cherche à en déceler les codes, il assiste à des scènes d’humiliation épouvantables ; il noue une sorte d’amitié avec Cu Den,  « bête de la jungle » qui le protège quelque peu.

Une femme, Pham Ti Lan, coupable d’infanticide, est abattue par le peloton d’exécution. L’auteure suspend la description du bagne pour raconter l’histoire de cette femme, mariée trois fois et qui a tué l’enfant de son troisième mari qui menaçait celui qu’elle portait dans son ventre. C’est une autre plongée dans le cœur tumultueux et violent de l’être humain, fait de sang et de chair, empêtré entre désirs et inhibitions, alourdi par le poids du regard de la famille et des règles de la société… Thanh est fasciné par le destin de Lan, le compare au sien. « Pham thi Lan et moi, nous avons toujours été condamnés par l’absence de choix. Sans choix, on est voué à l’ « unique » : l’unique horizon, l’unique chemin, l’unique amour, l’unique visage, l’unique solution. » (page 156).

C’est toute la réflexion de ce livre : quand et comment chacun a le choix ? Par quoi sont déterminés les choix de la vie ? Pourquoi Thanh, jeune homosexuel dans une société qui le marginalise sans le condamner, s’est-il laissé enfermer dans une liaison mortifère par son amant, Phu Vuong ? « Il a été piégé dans une voie à sens unique, Phu Vuong représentait ce choix, même s’il n’avait  jamais incarné l’amour pour Thanh. Il était un ersatz, mais le seul possible. » (page 158). Le destin n’est-il qu’une toile d’araignée paralysante ?

Les Collines d’eucalyptus est la description de la descente aux enfers de Thanh, pourtant né dans une famille aimante, dans un milieu relativement privilégié – son père est enseignant et sa mère est issue de la petite bourgeoisie de province. Il est brillant, beau, aimable, au sens propre comme au sens figuré. Son homosexualité reste un secret qu’il ne partage avec personne, jusqu’au jour où il rencontre Phu Vuong avec qui il va s’enfuir, davantage pour le pire que pour le meilleur…  Plus tard, il rencontre Tiên Lai, plus âgé que lui dont la vie a été scellée par l’histoire incroyable de la liaison et du mariage qu’il a été forcé de contracter, lui, homosexuel, avec une femme érotomane dont il a eu deux enfants…  Pour lui aussi, quels sont les choix qui lui ont été offerts ?

L’auteure sous-entend-elle que le destin des homosexuels est particulièrement chaotique ? Non, cette question du destin surplombe tout le livre : chaque histoire, chaque anecdote illustre d’une façon ou d’une autre les lourdes déterminations sociales et économiques qui pèsent sur la vie de chacun face auxquelles la volonté individuelle a peu de poids. Comme pour son ami d’enfance, Petit Canh, forcé de quitter l’école à la mort de son père cocher pour reprendre sa charge. « Chaque destin d’homme est conduit par un main invisible. » (page 242). Ou le propre père de Thanh, qui quitte sa femme pour assurer sa lignée familiale avec une jeune veuve, puisque son fils unique n’aura pas d’enfant… Le destin est la réponse que chacun est en mesure d’apporter à chaque défi de sa vie.

Un autre aspect parcourt tout le livre : la place de la mère. Evidemment, on peut penser que cela rejoint le stéréotype de la place prarticulière de la mère pour les homosexuels. Ce récit n’évite pas ce lieu commun, que ce soit pour Thanh ou pour Tiên Lai, dont les mères atteignent un degré de perfection qui relève de l’icône. Mais bien malgré elle, la mère de Thanh ne viendra pas l’accueillir à la sortie du bagne. Le destin lui joue un sale tour.

Autre lieu commun concernant les homosexuels, leur réussite dans le métier de coiffeur. C’est le cas aussi bien de Tiên Lai que de Thanh. Cela lui permettra de d’échapper au bagne. Le destin, parfois, cherche à se rattraper.

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Duong Thu Huong. | Stephane LAVOUE / PASCO pour « Le Monde »

Qu’importent ces lieux communs puisque Duong Thu Huong a le précieux talent de savoir raconter des histoires, qu’elles soient douces ou extrêmes. Elle n’est pas l’écrivain du camaïeu de grisaille. Elle brosse des tableaux de sexe, d’amour, de folie, de plaisir, de haine, de douceur, de tendresse, dans une prose dénuée de toute afféterie, mais dense et forte. Elle crée des personnages hors du commun, comme Hoang le Dément,  père alcoolique de Phu Vuong, poète fou structuraliste qui contraint ses trois filles à peindre et dessiner alors qu’elles ont à peine de quoi manger, au nom de la primauté de l’art sur la vie. Cette folie étend son voile ténébreux sur son fils qui tente de s’en défaire en s’enfuyant avec Thanh.

Les Collines d’eucalyptus brosse également une grande fresque du Vietnam unifié des années 80 qui commence à s’ouvrir au vaste vent de la mondialisation tout en gardant son régime bureaucratique, avec les tares des deux systèmes. Description sans complaisance mais sans acrimonie d’un pays où l’illusion révolutionnaire a été remplacée par le règne de l’argent tout en gardant ses cadres et son mode de fonctionnement bureaucratique. Le Vietnam du Sud est aussi évoqué, avant et après la prise de Saïgon, ville-phare à l’énergie vitale chauffée à blanc par le soleil et son activité grouillante.

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Scènes de rue au Vetnam (photo Lotus Voyages)

Tout le long du livre, la vie quotidienne est évoquée avec réalisme et poésie, comme les senteurs et les saveurs des repas, sortes de maître-étalon du plaisir dont on devine l’importance, le bruit des arbres sous le vent, l’odeur des fleurs, et aussi les brouhahas des bars et de la rue, l’ambiance des salons de coiffure, celle des bars de rencontres homosexuelles, la lenteur des vieilles carrioles dans les champs, les pétarades des motos dans les villes…Dans le bagne, l’évocation de la nature environnante est un contre champ de l’implacable brutalité.

Tout  ceci s’imbrique sans artifice pour constituer un ensemble très cohérent dans sa grande diversité. Le lecteur ne se perd jamais dans le labyrinthe de ce roman fleuve et est emporté dans le souffle puissant de sa narration qui pourrait faire penser aux romans russes… Comparaison excessive, peut-être, mais qui reflète ma profonde impression ressentie à la lecture des « Collines d’eucalyptus« ….

Dans sa postface, Duong Thu Huong ne cache pas son ambition de bâtir une œuvre littéraire autour de la recherche de son neveu disparu. Dans son livre précédent, « Sanctuaire du cœur » (également chez Sabine Wespieser), elle l’imaginait en fils fugueur devenant gigolo. Dans  » Les Collines d’eucalyptus« , elle l’imagine homosexuel sur le chemin de la rédemption sans se renier.  Qu’en sera-t-il pour le troisième opus de cette saga qui pourrait s’appeler « Le Retour du fils prodigue » ? En tous cas, c’est surtout la promesse d’autres livres tout aussi envoûtants.

 

 

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