Frissons et réflexions

La Main d’Iman (édité chez Liana Levi) commence par le récit atroce de la vente d’un enfant, Toumani, par son père à une tante, qui le revend à un homme qui le réduit en esclavage puis cherche à le tuer en le jetant dans une bouche d’égout. Toumani, une jambe brisée, est sauvé  in extremis par Iman qui passait au-dessus par hasard. Le livre se termine par …. Non, je ne vais pas le dire, car il est, entre autres, un thriller haletant où les rebondissements foisonnent pour aboutir à une fin particulièrement dramatique où l’illusion le dispute à la réalité.
La main d’Iman est composé de monologues des principaux personnages, Toumani bien sûr, la grand-mère, la mère, le frère d’Iman, Alissa, l’amour d’enfance de Toumani. Seul Iman ne prend pas la parole, héros autour duquel se trament toutes les tragédies et se déchaînent tous les sentiments. Il y a quelque chose de christique dans ce personnage qui aimante ceux qui l’approchent tout en restant en retrait, sachant son destin hors du commun des mortels.
Cela se passe dans un pays d’Afrique qui est au bord de la mer, peut-être le Bénin dont l’auteur, Ryad Assani-Rakazi, est originaire mais rien n’est nommé. Dans une construction très rigoureuse dont la clé est donnée dans la table des chapitres, il brasse les problèmes de cette partie de l’Afrique qui parait vouée au malheur : extrême pauvreté, violence omniprésente, relations sociales impitoyables, familles déchirées, héritage nauséabond de la colonisation, régime dictatorial. Cette Afrique ne laisse à sa jeunesse que l’illusion de l’immigration dans des conditions souvent mortelles. Dans ce contexte plus noir que noir, des morceaux d’humanité tentent leur chance de survie, tout en contradictions et revirements, audace et panique, amour accepté ou refusé. Le lien indéfectible entre Toumani et Iman, dans toute sa complexité, est le centre magnétique de toute l’histoire dont l’épilogue est tragique.

Thriller haletant, plongée dans une réalité sociale que l’on sait actuelle et réelle, histoires d’amours inachevées et d’amitiés trahies, ce livre est un maelström dans lequel je me suis laissé complètement entraîné. Iman est-il un vampire déguisé en ange gardien ? Toumani et Alissa sont-ils les jouets ou les moteurs de leur propre destin ? Peut-on échapper à une histoire familiale qui oblitère les choix de chacun ? Chaque chapitre donne des réponses incomplètes et provisoires.
Dès le mitan du livre se pose la question de l’immigration pour Iman. Il hésite. Quelqu’un, ou bien le danger, l’amèneront-ils à renoncer ? Sur le fond, Ryad Assani-Razaki semble penser que seule l’immigration est la solution, quelle qu’en soit le prix. Lui-même a quitté son pays pour émigrer aux Etats-Unis puis au Québec –  j’espère dans des conditions moins terribles que celles évoquées dans son roman dont on sait pertinemment qu’elles sont tout à fait réalistes.

 

La gageure du livre réside dans le choix d’une narration bâtie sur des monologues donnant la parole aux différents protagonistes. Souvent cela marche à la perfection, surtout dans les scènes d’action et de tension affective. Le final est particulièrement brillant. Dans les monologues plus méditatifs et empreints de souvenirs, l’écriture semble parfois plus empruntée et trop rhétorique. Cependant, c’est dans ces monologues que j’ai repéré des phrases qui laissent la place à des réflexions et des méditations tout à fait troublantes. « Iman était le premier individu qui m’amenait à me questionner sur mon identité. Parce qu’il disait que j’étais son ami. L’amitié est un grand seau vide. A chaque action que l’on accomplit, on y verse un peu d’eau fraiche. » (page 133). « Toute ma vie, j’ai essayé d’aider les gens. Et finalement, j’ai compris. Cette souffrance, nous ne la vaincrons pas. Elle coule dans notre sang, donne leur rythme à nos cœurs. » (page 172). « Nous sommes des fantômes enveloppés d’un drap blanc et qui traînent de la cheville le boulet de leur vie en attendant une fin qui ne viendra pas parce que nous sommes déjà morts. » (page 173). « La valeur d’un don ne se mesure pas uniquement au bonheur que cause sa présence, mais également, et encore plus au vide que crée son absence. » (page 197)… et bien d’autres.

Ce livre est passionné et passionnant, il frémit de vies intenses, d’espoirs fous et de défaites cruelles, il prend parfois des allures de tragédie antique où la volonté du héros se cogne à un destin sans rémission. Il éclaire de façon crue et dure le coté de l’immigration dont nous ne connaissons, ici dans les pays (encore) riches, que l’autre aspect qui ne vaut souvent guère mieux.

A lire, pas seulement pour frémir, mais aussi pour réfléchir.

 

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