Le Règne des Ligues

JH est un de mes très proches amis depuis près de vingt cinq ans. Nous partageons souvent opinions et commentaires sur l’actualité nationale ou internationale. Ce matin, il a posté sur Facebook un  texte fouillé et parfaitement maîtrisé sur la dérive du débat politique national à la suite de la discussion parlementaire à propos de la loi sur « Le mariage pour tous ». 
Avec son autorisation, je reproduis ici intégralement son texte que j’applaudis des deux mains.

Pour la deuxième fois en dix ans, je viens de rentrer chez moi sous la protection des CRS. La première, c’était en 2006 lors du mouvement d’opposition au CPE. Ce soir, la situation est certes beaucoup plus calme même si l’officier de police qui commande le carrefour, fait état d’échauffourées alentour : les lacrymos pétaraderaient rue de Médicis

Au bout de la rue, effectivement, les opposants à l’ouverture du mariage aux personnes de même sexe conspuent sénateurs, majorité, gouvernement et bien sûr François Hollande. C’est leur droit. Même si quelques autres slogans choquent davantage : le dérapage verbal est -peut-être- la loi du genre…

Je suis calme par nature et modéré par raison. Ce que ne manque jamais de railler les représentants de la Droite qui daignent me lire ici et la partie ultra-nationaliste de ma famille. Soit dit en passant, leur réprobation m’honore.

Or, sans qu’il faille perdre son sang froid, le pourrissement de ce débat préoccupe à défaut d’inquiéter tout à fait. Dans ce sens, le gouvernement a bien fait d’accélérer le processus parlementaire qui apprécie le projet : il faut en sortir, vite, et par le haut.

Pourquoi ? Parce que la querelle a désormais dépassé l’enjeu.

Initié par des milieux catholiques intéressés à faire réentendre une voix très assourdie par la sécularisation générale, une inadaptation chronique et maints scandales, le mouvement a d’abord fédéré tout ce que le pays compte de réticents aux évolutions sociétales. Du simple trouble face aux changements jusqu’aux réflexes les plus réactionnaires.

Après la défaite de 2012 et la calamiteuse séquence des élections au sein de l’UMP, l’opposition de Droite s’est, de son côté, cru devoir lui emboîter le pas : histoire elle aussi de redorer son blason à peu de frais et de ne pas se couper d’un électorat conservateur qui lui est traditionnellement proche.
Malheureusement, à l’épiscopat comme dans les états-majors, les apprentis-sorciers sont légions : au fur et à mesure que les extrémistes de tous poils prenaient le contrôle de la contestation, les plus pondérés n’ont pas su s’en démarquer. Exit, les Copé, Fillon, Chatel, Wauquiez, Pécresse, Kosciusko-Morizet : aux Tellenne, Boutin, Bourges et autres Escada de désormais tenir le haut du pavé. N’a-t-on pas les leaders qu’on mérite ?

En tout cas, leur envergure intellectuelle et morale étant connue, plus un jour sans une insulte, un excès, une outrance. Après les prières de rue vouant aux gémonies les homosexuels en général et Christiane Taubira en particulier, après les intimidations musclées, Béatrice Bourges peut ainsi lancer l’action du Printemps français : une résistance qu’elle veut clandestine, mais oui, clandestine, en France en avril 2013 ! dans une allusion transparente aux Printemps arabes. De là à assimiler la République française aux anciens régimes maghrébins, il n’y a plus qu’un pas. Comparera-t-elle bientôt François Hollande à Zine el-Abidine Ben Ali ou à Mouammar Kadhafi ?

Ce pas-là, Virginie Tellenne l’a, elle, franchi ce soir : celle que je refuse d’appeler autrement que par son nom -son surnom de bambocheuse ne me semblant guère en adéquation avec la gravité de la situation-, croit pouvoir affirmer que nous vivons désormais en dictature. S’exprimant « au nom du peuple français » -excusez du peu-, Tellenne dénonce donc, dans un vote de l’Assemblée renouvelé au Sénat, rien moins qu’un « hold-up » et « un déni de démocratie ». L’assemblée n’aurait-elle pas été régulièrement élue en 2012 ? Le Sénat licitement renouvelé en 2011 ? L’examen des lois n’appartiendrait-il plus au Parlement ?

Tous ces événements ayant dû m’échapper, le député UMP Philippe Gosselin comme Christine Boutin se croient tenus d’inciter « à la guerre civile ». Jamais en reste, Tellenne promet aussitôt le sang ! Passons sur les tombereaux d’insanités voire les appels au meurtre que véhiculent presse et réseaux sociaux.

Épuisé depuis belle lurette, le débat ne figure donc plus à ses opposants qu’un vague prétexte, une brumeuse toile de fond. Dix ans de politique du pire aboutissent enfin : tous s’élèvent contre tous dans le plus inextricable mélange des genres et des doctrines.

Face à une Gauche insuffisamment fière d’elle-même, insuffisamment ferme sur ses principes, c’est une Droite folle qui s’exprime désormais : traumatisée par ses échecs de 2012, incapable d’en tirer leçon, d’élaborer un meilleur projet et de se redonner une saine gouvernance, elle se contente de foncer dans les brèches ouvertes par les fanatiques comme taureau sur une cape de toréador et de hurler avec la meute, faisant fi de toute les valeurs politiques qu’elle revendique hautement. Unité, médiation, écoute, compréhension, respect, liberté, responsabilité, pragmatisme, ouverture, dialogue, courage, autorité, justice… tout ce que l’on trouve dûment stipulé dans la Charte morale de l’UMP, par exemple, s’avère ne plus relever que d’un vaste catalogue en farces et attrapes.

Dans les années 1920-1930 et dans un contexte en partie comparable (en partie seulement), la France a déjà connu le règne des Ligues : à l’époque, les partis de gouvernement ne parvenant plus à incarner ni à répondre aux attentes collectives, elles exprimèrent un temps les inquiétudes et les rancœurs les plus désordonnées. Le régime parlementaire, la Gauche, le parti de l’étranger (pro-allemand) et l’ennemi intérieur (le juif) en étaient les cibles prioritaires. Leur revendication immédiate : la démission du gouvernement et la dissolution de l’Assemblée. Si l’on remplace l’ennemi aux frontières de l’entre-deux-guerres par l’Union européenne d’aujourd’hui et le juif par l’homosexuel, la configuration prend symboliquement sens. Maurrassienne dans l’âme, Boutin ne s’y est pas trompé en s’interrogeant quelque peu confusément sur « la couleur de l’étoile »

Faudra-t-il attendre un « 6 février 34 », ses émeutes et ses morts, faudra-t-il attendre l’agression physique de personnalités comme celle qui toucha Léon Blum en 1936, pour que la classe politique prenne conscience de ses responsabilités, réagisse et en revienne à des échanges majorité / opposition dignes ?
Pour ma part, je ne crois pas qu’il faille attendre que le pape François condamne le mouvement, comme le Vatican le fit des Ligues en 1926, pour que s’améliorent les choses. L’Opposition d’aujourd’hui a donc un énorme travail sur elle-même à effectuer : parti de gouvernement elle aussi, la dégradation de l’atmosphère générale la concerne tout autant. Demain, en revenant peut-être au pouvoir, que fera-t-elle de son intempérance d’aujourd’hui, d’un climat décomposé, et de quel prix devra-t-elle le payer ?

Quoi qu’il en soit des stratégies d’opposition, les modérés de ce pays ne doivent pas non plus s’exonérer de leurs responsabilités. Si tant est qu’à quelque chose malheur est parfois bon, il serait temps de s’en souvenir : c’est en effet en réaction aux excès des Ligues que se consolidèrent les mouvements anti-fascistes de l’entre-deux-guerres. Souhaitons ardemment que les excès de nos Ligues contemporaines cristallisent, renforcent et développent l’esprit républicain de tous ceux que ce spectacle infantile et funeste, insulte.

© J.H. / Paris, 12 avril 2013.

4 commentaires sur “Le Règne des Ligues

  1. Splendide texte. Le parallèle avec 1934 ou 36 fait réfléchir. J’espère que les esprits les plus échauffés se seront refroidis avant d’en arriver là.

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  2. Vous souvient-il ce mot, ressassé pendant les élections présidentielles de 2012 : « cliver ». Voilà le résultat. Et que cela soit porté par des femmes ne console en rien…

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    1. Merci pour votre commentaire. Je reste toujours très prudent sur l’usage du terme « cliver ». Faire un choix sur un sujet un tantinet politique, c’est rarement le résultat d’un consensus général, c’est bien plus souvent « clivant ». Il faut peut-être l’assumer. Ceci étant, au sujet du mariage gay, le clivage n’était que le résultat d’une homophobie malheureusement toujours latente et aussi, du calcul politique plutôt maladroit d’une droite qui fait feu de tout bois….

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