La deuxième personne – Sayed Kashua (Éditions de l’Olivier)

Le sujet de La deuxième personne est l’identité de l’être humain dans un pays où cette question est plus cruciale et plus compliquée qu’ailleurs : Israël. Traité à la fois comme une plongée réaliste dans la réalité israélienne actuelle et romancé par une intrigue à suspense, ce livre est passionnant.

Il s’agit du destin de deux hommes qui ne se croiseront qu’à la fin du livre. Tous deux sont arabes nés dans le « Triangle« , au cœur d’Israël où des Arabes vivent depuis de nombreuses générations, bien avant le création de l’Etat hébreu. Le premier, dont le prénom n’est pas dévoilé, est avocat, l’une des professions que les brillants rejetons arabes peuvent espérer embrasser et très bien en vivre. Il est marié, père de deux enfants, roule en Mercedes, adopte un mode de vie très occidentalisé symbole de sa réussite sociale, même s’il ressent toujours un plus ou moins discret ostracisme. Par hasard, il découvre un billet d’amour manuscrit dont l’écriture lui semble être celle de sa femme. Il entre dans une crise de jalousie folle. Son vernis occidentalisé se dissout quasi-instantanément. Il se promet de piéger sa femme afin de la traîner devant le tribunal de la Charia où elle sera déchue de tous ses droits, notamment vis-à-vis de ses enfants.
L’autre, Amir, est un modeste étudiant venant de la même région, déjà à la marge de son propre milieu car sa mère avait refusé de se remarier suivant la tradition. Après ses études en sciences sociales, cet étudiant réservé et sérieux travaille dans un centre de toxicos englué par la bureaucratie et le « je m’en foustisme » général. Il partage toutes les galères quotidiennes des Arabes vivant à proximité de Jérusalem. Il finit par trouver un autre job très particulier : garde-malade d’un jeune Juif tétraplégique qui a le même âge que lui. Il découvre sa passion pour la photographie, se l’approprie… Cela le conduit progressivement à s’emparer de l’identité du malade, avec l’approbation de la mère de celui-ci. Ce dernier meurt. C’est le moment d’achever complètement sa transformation…

Le lecteur est alors conduit à pénétrer de deux façons différentes dans l’écartèlement identitaire de cette minorité, les Arabes citoyens israéliens. Avec talent, Sayed Kashua, qui fait partie de cette minorité, tisse très adroitement une intrigue qui amène les deux principaux personnages du récit à se rencontrer et s’esquiver, renvoyant chaque destinée à son absurdité. Cela donne un souffle haletant de suspense à ce roman qui décrit avec précision et souvent avec humour les contradictions vécues par ces Arabes, citoyens entièrement à part d’Israël. Contradictions dans la vie quotidienne rendue forcément plus difficile, mais pas partout, ni toujours. Contradictions dans l’identité de chacun où s’affrontent intimement deux façons de vivre, deux façons de considérer la relation entre hommes et femmes, la place de la famille… Au-delà du destin des deux héros du livre, Sayed Kashua dresse un tableau précis et subtil, mais sans concession, de l’injustice vécue par ces Arabes « de l’intérieur ». « (…) les Juifs bénéficiaient de cours d’art et d’informatique, tandis que nous, au village, avions des matières (..) comme la serrurerie, la menuiserie et l’islam. » (page 196).

Dans cette fresque s’instille une réflexion très décapante sur la notion d’identité. Ainsi, la mère du jeune Juif tétraplégique « n’avait aucun goût pour l’identité, et sûrement pas pour son incarnation sur cette terre. Elle affirmait que l’être humain ne se montrerait réellement intelligent que s’il parvenait à se dépouiller de toute identité.  » ( page 301). Et aussi sur les défis de l’intégration que subit Amir.  « Aujourd’hui, je veux être comme eux. Aujourd’hui, je veux faire partie d’eux, pénétrer des lieux où ils ont le droit d’entrer, rire comme eux, boire sans me soucier de Dieu. Je veux être comme eux. Libérés, rêveurs, capables de penser à l’amour. Comme eux. Comme ceux qui ont commencé à envahir la piste sachant qu’elle leur appartient, qui n’éprouvent pas le besoin de s’excuser pour leur existence, de dissimuler leur identité. Comme eux. Sans examen de loyalisme, sans épreuve d’allégeance, sans crainte de regards soupçonneux. Aujourd’hui, je veux faire partie d’eux sans la peur de commettre un délit. Je veux boire avec eux, danser avec eux, sans le lourd fardeau du clandestin infiltré dans une culture étrangère. Me sentir intégré sans me sentir coupable ou traître. Mais qui je trahis, en fait ? » (page 315)

Ce sont des questions qui ne posent pas seulement en Israël, elles résonnent singulièrement dans notre actualité quotidienne, ici, en France.
Et si la notion d’identité n’était qu’un poison ?

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