Michel Serres, philosophe prophète

Mercredi 7 juin, Michel Serres était l’invité d’une « rencontre-débat » organisée par Philosophie magazine, sur le thème plutôt vague, Les idées d’un nouveau monde. Pendant 90 minutes, le philosophe a été un conférencier hors pair, très accessible, pétillant, malicieux, n’hésitant pas à « raconter des histoires », pour reprendre ses propres termes, afin de mieux faire comprendre sa pensée. Il était aussi éloigné de la cuistrerie de certains de nos intellectuels patentés qui n’hésitent pas à écraser leur auditoire par leur culture que de la mélancolie de certains autres se lamentant sur l’état de notre monde et sa décadence certaine.

Sur le fond, il a voulu donner sa juste place à l’apparition du numérique, qui fait peur aussi bien aux intellectuels évoqués plus haut qu’à la quasi-totalité de la population qui ne sait plus à quel site se vouer, effrayée par la multitude des écrans qui illuminent maintenant ses jours comme ses nuits. Il la considère comme la troisième étape du mode de diffusion de la connaissance après l’écriture et l’imprimerie. Donc elle modifie profondément l’accès  à la connaissance et son utilisation. Cette révolution n’est pas isolée car s’y ajoutent en même temps la disparition quasi totale de la paysannerie, l’augmentation sans précédent de la population. Il faisait remarquer que, durant sa (longue) vie, il a vu deux fois la population mondiale doubler ! A ces révolutions, j’ajouterais volontiers la maitrise de la fécondité des femmes par elles-mêmes modifiant profondément la façon dont les femmes sont insérées dans la société, en n’étant plus simplement considérées comme des génitrices. La famille elle-même a profondément évolué car la « génitalité » même des enfants n’est plus la même; Serres n’y a pas fait allusion pendant la conférence mais note ces points dans certains de ses écrits.

Ensuite, Michel Serres a évoqué les questions fondamentales qui découle de ces révolutions. D’abord celle de la transmission de la connaissance puisqu’à présent celle-ci n’a plus besoin d’être conservée dans le petit endroit du cerveau qui lui est attribuée. Notre tête, comme reposoir de notre cognition, peut être coupée comme celle de Saint Denis sur une fresque du Panthéon de Paris. Sur cette fresque, à la place de le tête apparaît une lueur, une lumière, un éclair. C’est ainsi que notre tête doit évoluer. Après Montaigne qui préférait « une tête bien faite à une tête bien pleine » , Serres rêve d’une tête lumineuse ? Cela pose les nouveaux défis de l’éducation.
D’autant que les relations entre maîtres et élèves sont aussi en pleine évolution. Auparavant, le maître était dépositaire de la connaissance, la présomption de la compétence jouait en sa faveur. N’est-elle pas quelque peu inversée dorénavant ? L’éducateur, l’enseignant ne s’adresse plus à des cerveaux encore en friche mais déjà plus ou moins bien nourris d’informations, de savoir-faire qui parfois échappent à l’enseignant. Mais, maintenant pas plus qu’avant, information et savoir-faire suffisent pour l’inventivité et la création…

Autre changement important, celui de la notion de communauté, changement manifeste par l’apparition des réseaux sociaux, des sites de rencontres virtuels, où la prégnance purement géographique tend à se dissoudre. Comment fonctionnent ces communautés ? Avec qui et comment faire « équipe » ? De quoi sont-elles porteuses ? En quoi changent-elles, non seulement la vie de tous les jours, mais aussi le fonctionnement des institutions démocratique ? On a vu leur impact sur les mouvements révolutionnaires depuis 2009 lors des manifestations contre les fraudes électorales en Iran et ensuite, partout ailleurs.  Quelle sera la dialectique entre ses nouvelles communautés et le besoin de proximité plébiscitée dans cette époque qui parait s’écarteler ?

Sur tous ces sujets, Michel Serres se montrait plutôt optimiste pendant cette conférence. Question de caractère bien sûr, cet homme semble prendre la vie du bon côté. Question de marketing, a t-il affirmé malicieusement puisqu’il se refuse à être complice des marchands de l’angoisse qui prolifèrent (à chacun de choisir à qui il faisait allusion…). Mais c’est en regardant dans le métro une jeune fille tapotant son portable à toute vitesse que Michel Serres dit avoir réalisé combien l’être humain est déjà en pleine évolution. Il a appelé cette jeune fille, Petite Poucette, et en a fait un livre édité par Manifeste Le Pommier.

Michel Serres y dresse le constat de l’inadaptation totale des institutions existantes face aux bouleversements actuel. Il conclut :  » Je vois nos institutions luire d’un éclat semblable à celui des constellations dont les astronomes nous apprennent qu’elles sont mortes depuis longtemps déjà; »:

Ensuite, il propose des réflexions pour que l’école, et la société en général, se renouvellent profondément pour, non seulement s’adapter à ces bouleversements, mais aussi bâtir un monde nouveau. Dans un style flamboyant – qui contraste avec le ton malicieux de la conférence -; Michel Serres prédit la fin de la transmission du  savoir comme fondement de l’enseignement.

Je retiendrai, dans ces 82 pages qui se lisent lentement et se relisent aisément, une idée-phare : face au mouvement brownien qui ne fait que s’accentuer dans les connaissances, la solution n’est pas d’essayer de le contenir par des structures rigides, toujours dépassées, mais de faire place à la notion de sérendipité, connue déjà dans les milieux de la recherche scientifique : donner une place au hasard, lié à l’intelligence bien sûr, pour réaliser des découvertes inattendues, pour laisse émerger des voies nouvelles. Des exemples bien connus existent déjà depuis longtemps, dans la recherche médicale comme la découverte de la pénicilline par Fleming Mais il y en a bien d’autres.  » Ceux dont l’oeuvre défie tout classement et qui sèment à tout vent fécondent l’inventivité alors que les méthodes pseudo-rationnelles n’ont jamais servi de rien. Comment redessiner la page? En oubliant l’ordre des raisons, ordre certes, mais sans raison. Il faut changer de raison. Le seul acte intellectuel authentique, c’est l’invention. » (page45) Par conséquent, les structures mêmes des institutions éducatives, de l’école à l’université, doivent être profondément bouleversées :  » Espace de circulation, oralité diffuse, mouvement libre, fin des classes classifiées, distributions disparates, sérendipité de l’invention, vitesse de la lumière, nouveauté des sujets aussi que des objets, recherche d’une autre raison,… » (page 46). Vaste programme de déconstruction…

Ce livre recèle de nombreuses autres propositions provocatrices, iconoclastes, qui paraissent au premier abord totalement irréalistes.Il lui est souvent reproché une certaine naïveté face à toutes les ressources numériques offrant plus ou moins gratuitement la connaissance à quiconque, d’autant que leur accès passe par des tuyaux contrôlés par les firmes les plus emblématiques du capitalisme contemporain.Et aussi de nourrir quelques illusions sur l’utilisation inventive du numérique par le plus grand nombre.

Mais Michel Serres le philosophe est aussi un prophète. Il en prend la réthorique quand, en conclusion, il imagine que, face à la Tour Effel, symbole raide et orgueilleux de l’ordre ancien,viendra danser « nouvelle, variable, mobile, fluctuante, bariolée, tigrée, nuée, marquetée, mosaïque, musicale, kaléidoscopique, une tour volubile en flammèches de lumière chromatique, représentant le collectif connecté, d’autant plus réelle, pour les données de chacun, qu’elle se présentera virtuelle, participative – décidante quand on le voudra. Volatile, vive et douce, la société d’aujourdhui tire mille langues de feu au monstre d’hier et d’antan, dur, pyamidal et gelé. Mort.
Babel, stade oral, pas de tour. Des pyramides à Eiffel, stade écrit, Etat stable, Arbre en flammes, nouveauté vivace. »
(page 82)

 

 

 

 

 

Ce serait une erreur de ne voir en Michel Serres qu’un philosophe-prophète. Il est aussi polémiste et se met facilement en colère contre les injustices comme le montre cet extrait d’un récent numéro de « Ce soir ou jamais » sur France 3 où il affirme que « la richesse est une sorte de parangon de tous les vices »

..

 

 

Un commentaire sur “Michel Serres, philosophe prophète

  1. belle colère de Michel Serres! et combien sincère, et combien vraie! Michel Serres n’en finit pas d’essaimer à droite à gauche espérons que cela durera encore longtemps!

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