En nous la vie des morts – Lorette Nobécourt (Grasset)

 »En nous la vie des morts » est un monument. A lire lentement. A découvrir pas à pas. Pour un extraire tout le suc extrêmement riche. Pour en noter les phrases qui résonnent au fond de vous. Pour y revenir car la vie y est liée inextricablement à la mort. C’est tout le sujet du livre mais Lorette Nobécourt s’éloigne totalement d’une classique narration de souvenirs et de regrets.

« En nous la vie des morts  »  est un livre dans le livre que découvre le narrateur, Nortatem, au moment où il s’isole dans une cabane dans les forêts froides et belles du Vermont. Il vient d’apprendre le suicide de son ami d’enfance. Il remet en question sa vie de New-Yorkais immergé dans cette ville « électrique » selon ses propres termes, pour s’ouvrir à un monde plus concret, plus sensible, plus profond.

Ce serait faire injure à ce grand livre de n’y voir qu’une ode au retour à la vie rurale et à la solitude pour y retrouver sa liberté. D’ailleurs, Nortatem est loin de rester isolé, il rencontre une vieille Indienne inattendue et très accorte, et aussi une jeune fille séduisante et attentive. Il reste en contact permanent par courriels avec Guita, son amie vivant entre la France et New-York, avec Georgia, son (ex ?) amante dont le souvenir de leurs ébats amoureux le bouleverse toujours. Et avec Fred, son ami d’enfance qui vient de se jeter par la fenêtre…

Nortatem n’est pas seul car il y a aussi ce livre éponyme « En nous la vie des morts« . Il y revient régulièrement chapitre par chapitre. Chacun d’entre eux est un récit, un conte, suivant les âges de la vie. Joselito, 7 ans, vivant dans une île, ami d’un cerf qui sera tué et d’un homme au manteau de daim qui lui donnera les clés pour découvrir le monde. Leny, 16 ans, amoureuse de son demi-frère, Olaf, quelque part sous les aurores boréales et qui ira se noyer. Diego, 25 ans, parti à la guerre, qui en reviendra sans jamais revoir Thora, sa bien-aimée. D’autres encore à découvrir dans ces histoires aux différents âges de la vie. Ce livre dans le livre finit par ne faire plus qu’un avec la vie de Nortatrem…

Evidemment, si vous avez lu ce qui précède, vous devez croire que Lorette Nobécourt a vraiment les idées noires et mortifères. Au contraire, c’est une réflexion où les légendes viennent croiser et féconder les questions d’un homme désemparé qui cherche à  » trouver un semblant d’ordre à ce maelström qu’avait été ma vie sans attendre des uns ou des autres qu’ils en produisent le sens. » (page 360). C’est le chemin vers une autre vérité, celle de « témoigner de cette beauté douloureuse et difficile d’être les pieds dans la terre et le cœur dans les étoiles (…), tâche impossible et solennelle, (…) tâche possible aussi et humble » (page 373) car « le lieu où l’on vit réellement est peut-être celui de notre espérance la plus secrète. » (page 274) . Le titre même du livre est, finalement, d’une grande limpidité : nous avons tous, en nous, la vie – pas seulement le souvenir – mais la vie de ceux que nous avons vu mourir. Ce qui paraît être une roue qui tourne, comme celle de Landry, le hamster de Nortamed, est au contraire un long chemin caillouteux que l’on parcourt en claudiquant ou en surfant, selon ce que la vie des morts nous a transmis. Nul besoin de croire à une vie éternelle pour cela, Il s’agit de la notre, sur cette terre : « Au départ, il faut être poursuivi par la peur de la mort comme un cerf qui s’échappe d’un piège. À mi-chemin, il ne faut rien avoir à regretter, comme le paysan qui a travaillé son champ avec soin. À la fin, il faut être heureux comme quelqu’un qui a accompli une grande tâche. » (page 321)

N’allez pas croire que ce livre est un recueil de contes édifiants et de maximes pour bien-vivre : il est habité d’une extrême sensualité où l’écriture et l’imagination débordante de Lorette Nobécourt rendent compte aussi bien des horreurs de la guerre ou d’un massacre que des éblouissements de l’étreinte amoureuse, de la béatitude de l’ivresse ou de celle du Sancerre. Mais aussi du silence des collines du Vermont.

J’en suis sorti sonné, ivre, troublé, ébranlé. Et enthousiasmé. Et Il se termine par une belle définition de la littérature : « Peut-être chaque livre recouvre-t-il aujourd’hui un peu de notre mémoire à tous parce qu’il renvoie à cette combinaison infinie de chiffres et de signes par laquelle l’histoire du monde s’écrit et dont la littérature témoigne. » (page 373)

PS : Un grand merci à mon ami blogueur (et aussi dans la « vraie vie »), Alain Lecomte, qui m’a fait découvrir Lorette Nobécourt grâce à son billet dans son blog « Rumeur d’espace« 

Un commentaire sur “En nous la vie des morts – Lorette Nobécourt (Grasset)

  1. quel beau compte-rendu de ce livre et quel bel hommage à Lorette Nobécourt, qui est une femme qui me bouleverse vraiment. Si tu as aimé « En nous la vie des morts », alors…. qu’est-ce que ce sera avec « Grâce leur soit rendue » (que je relis immédiatement après l’avoir lu une première fois tellement je me sens heureux à le parcourir).

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