Histoires de maghrébins, ici et là-bas

Alors que l’immigration reste une question majeure dans le débat présidentiel de 2012, deux films récemment sortis donnent deux éclairages complémentaires sur la situation des maghrébins, ici et dans leur pays.

L’intrigue de La Désintégration, réalisé par Philippe Faucon,  se passe dans une cité de la région lilloise. Le personnage principal, Ali – interprété par  Racchid Debbouze, le frère de Djamel – a un « Bac pro » mécanique en poche, sa famille est plutôt bien intégrée, sa mère incarne un islam à la fois traditionnel et tolérant. Mais ses demandes de stage sont refusées  les unes après les autres, alors que son père meurt totalement exténué et que sa mère court sans cesse d’un ménage à l’autre. Sa frustration s’exacerbe. Avec deux amis également déçus ou en perdition, il rencontre Djamel, à la voix douce et au visage glabre, qui leur instille une réponse à leur frustration. En appuyant sur leurs plaies ouvertes, il leur suggère de soigner leurs blessures par la haine du pays où ils vivent et dont ils sont exclus, par l’adhésion à un islam radical où la soumission totale à un Dieu de colère entraîne l’oubli de soi et le désir de sacrifice ultime. C’est leur seule planche de salut.  La destruction de la société qui les a rejetés leur est racontée comme étant la seule reconnaissance possible de leur dignité. Ils deviennent terroristes.

La désintégration, c’est celle de la société française qui ne sait pas, qui ne sait plus comment intégrer les étrangers qui y viennent tout simplement pour essayer de vivre décemment et à qui elle oppose exclusion et ostracisme…
La désintégration, c’est celle d’une famille déchirée car continuellement rejetée et méprisée, dont le travail peu reconnu conduit à l’exténuation ou à la frustration. A l’intérieur même de la famille, la faille se creuse entre celles et ceux qui se sentent intégrès et ceux qui ne le sont pas.
La désintégration, c’est celle des victimes de cette exclusion, qui prêtent une oreille attentive à un habile recruteur du fanatisme : croyant opérer un retour vers la religion, ils ne sont que manipulés pour devenir de la chair à canons  du terrorisme.
Le désintégration, c’est celle d’une mère qui pleure la mort de son fils « qu’ils ont pris ».
La désintégration, c’est tout ce qui conduit de l’exclusion au terrorisme.

Le film pourrait n’être que caricatural. Bien au contraire, il est très subtil dans la description précise des faits, gestes et paroles des uns et des autres. Les fissures du milieu maghrébin immigré ne sont pas occultées. Mais le propos est clair : c’est le sentiment d’exclusion qui conduit à la marginalisation. Claude Guéant, le grand sociologue de la place Bauveau, pourrait en prendre de la graine.
Philippe Faucon signe une réalisation sans gras, tranchante, efficace, aussi loin du documentaire, du film à dossier que du film d’action, même si la dernière scène est particulièrement haletante. Au-delà du film réquisitoire, La Désintégration est un film excellent.

Sur la planche, réalisé par Leïla Kilani, se passe à Tanger. Deux jeunes filles, Badia et Imane, travaillent dans un atelier de conditionnement de crevettes. Métier scandé par le rythme infernal du geste répétitif, et humiliant à cause de l’odeur de crevette tenace et écoeurante. Leur souhait n’est pas de traverser le détroit de Gibraltar mais d’être embauchées dans une usine de textile de la Zone franche où le travail semble moins pénible et mieux payé. La nuit, elles font des trafics, se prostituent, volent les hommes qui sont leurs clients. Badia n’est pas très jolie, « aimable comme un chiffon », comme dit sa logeuse. C’est la plus révoltée des deux et se laisse emberlificoter dans un gros coup. Ça finit mal.

C’est aussi de désintégration que Sur la planche parle, celle qui ronge ceux qui sont enfermés dans les usines où sont fabriqués produits alimentaires ou manufacturés, tout ce qui est consommé dans les pays riches. Celle qui menace ceux qui n’ont que la fuite en avant pour essayer d’échapper à la misère quotidienne. Celle qui frappe ceux qui, tentant d’échapper au piège du mécanisme de la prolétarisation, se retrouvent dans des situations sans issue. Le personnage de Badia n’est pas spécialement sympathique, mais son besoin de conjurer le sort qui lui est promis est impressionnant. Mais en vain…

Le film a été tourné avec des moyens très réduits, en quasi clandestinité. La plupart du temps, ce ne sont que plans rapprochés dans  la pénombre voire dans la nuit, sauf la blancheur aveuglante de l’usine de crevettes. Les personnages se cognent aux parois de ces deux mondes qui sont les deux faces d’une même réalité. Les actrices, non professionnelles, sont très convaincantes et parlent un arabe rocailleux donnant un relief dramatique particulier au propos. Dommage que la narration soit si confuse, surtout quand survient une intrigue policière improbable et mal foutue.

Ces deux films illustrent deux aspects d’un même constat : les chemins de la mondialisation actuelle débouchent sur des impasses conduisant au désespoir et à la violence.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s