Enjeux contradictoires

A six mois des élections présidentielles, l’envie de débattre s’aiguise. Le succès des Primaires socialistes en est pour quelque chose. Dans cet élan avait lieu hier soir, mercredi 19, un débat organisé par Philosophie magazine sur le thème Présidentielles 2012 : quels enjeux, avec, à gauche, Pierre Rosanvallon et à droite, Chantal Delsol. Cela faisait suite au dossier principal du numéro d’octobre 2011 de Philomag, Qu’est-ce qu’un bon Président ? dans lequel Chantal Delsol dialoguait avec Rama Yade, essentiellement sur la possibilité ou non de l’intégration des populations immigrées et Pierre Ronsavallon avec François Hollande sur les idées qui peuvent « sauver » la Gauche.

Chantal Delsol (Crédits photo : HANNAH/Opale)

Le débat était inégal : Chantal Delsol, pourtant connue pour son non-conformisme, ressortait les classiques de la droite libérale, en attaquant de front l’idée même du service public à la française, c’est-à-dire étatisé, privilégiant l’action administrative venant d’en haut. Elle a pris comme exemple la façon dont les immigrés ont été accueillis et pris en charge à partir des années 70, essentiellement autour d’interventions publiques organisées par l’administration d’Etat. Quarante ans après, le bilan est mauvais : ni intégration, ni reconnaisance. Chantal Delsol pense qu’a manqué une attitude d’attention, de « Care« , aux besoins concrets de cette population. Son constat mérite discussion :  pour ma part, je me souviens de nombreux groupes de bénévoles pour alphabétiser qui ne dépendaient pas de structures étatiques… Mais ce n’était probablement pas suffisant. D’une façon plus générale, elle a une vision très pessimiste de l’avenir, avec fatalisme puisqu’elle ne semble pas croire à l’action à la Droite. Sa conclusion, en fin de débat, était même très plombante : dans dix ans, ce sera pire que maintenant !

Pierre Rosanvallon (Photo service communication des Semaines sociales de France)

L’apport de Pierre Rosanvallon m’a semblé plus consistant. Il a repris ce qui fait le coeur de son dernier livre La République des égaux : la nécessité de rebâtir notre société sur les principes de singularité et de réciprocité, conditions d’une solidarité plus active. Vaste et ambitieux programme. N’ayant pas encore lu son livre, je ne peux guère en dire plus. Cependant, on peut repérer des constats et des évolutions qui pourraient s’opposer à ces belles intentions. Rosanvallon lui-même en a pointé plusieurs :
– le moteur de la construction européenne n’a pas été le désir des peuples de vivre ensemble, mais avant tout, la volonté de relever des défis historiques : la réconciliation franco-allemande, puis l’intégration des dictatures du sud, ensuite celle des pays communistes. Résultat, l’Europe est vue par les peuples comme une grosse machine technocratique à tel point qu’elle sert souvent de repoussoir. Elle n’a pas grand chose d’une maison commune, c’est criant à l’heure actuelle…
– le mode de scrutin des élections présidentielles est basé sur l’identification à une personne bien davantage que sur les débats d’idées. Ce mouvement d’adhésion, voire d’enthousiasme pour un homme ou une femme se prête alors à un militantisme de groupies plus qu’à  l’édification d’un projet commun. En revanche, le temps des personnalités exceptionnelles semble révolu. C’est l’époque du « candidat normal », du Président « proche des gens ». Un leurre ?

Affiche de Mai 68

Ronsavallon espère que les grands récits du passé aimantés autour d’une idéologie seront remplacés par la construction d’un récit commun. Cette fin des grands récits quasi mythologiques qui se sont fracassés tout le long du 20ème siécle n’ouvre-t-elle pas la porte à l’individualisme, à « l’esprit de mai 68 »  maintenant décrié à droite comme à gauche (voir Finkielkraut et Badiou qui se rejoignent à ce sujet …) ? Il est clair que chacun cherche à s’affranchir d’une tutelle collective, d’une contrainte commune pour choisir son propre style de vie, son propre cercle de relations, d’une vie à la carte bien davantage qu’un menu imposé par ses origines sociales et familiales, par son sexe aussi. Certains, le plus souvent de droite mais pas seulement, regrettent « la perte de repères ». Comment cette tendance lourde de nos sociétés depuis au moins 40 ans est-elle compatible avec la nécessité de reformer des solidarités, de reconstruire des projets communs qui dépassent le club de bridge ou l’association de randonnée ?

Toutes ces contradictions vont-ils conduire vers une révolution : Pierre Rovanvallon pense que l’on va vers l’implosion ? Quelle est la différence ? Au moment où le mouvement des « indignés » gagne  la terre (presque) entière, où les Grecs hurlent leur désespoir, y a-t-il un projet commun qui pourrait agréger les volontés ?

Quant aux pays émergents ? La mondialisation ? Il n’en fut guère question ! On retrouve l’éternel défaut des débats nationaux : se regarder le nombril …

5 commentaires sur “Enjeux contradictoires

  1. oui, tout à fait d’accord avec ta conclusion… C’est navrant. Je ne lis pas beaucoup (c’est un tort, sûrement) ces historiens comme C. Delsol ou P. Rosanvallon… impression qu’ils réécrivent l’histoire à leur guise… C’est vraiment étonnant de prendre comme exemple des insuffisances de l’état l’accueil des immigrés! Dans les années soixante, soixante-dix, le climat social était sans doute meilleur, en grande partie parce que des associations, très indépendantes de l’état, faisaient un travail remarquable, notamment dans les banlieues. Seulement, ce que ne peut dire cette dame libérale, c’est que… la plupart du temps, c’était des associations dans l’orbite du PC!

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  2. exact Alain, je confirme et n’oublions pas les immigrés du dedans, ceux dont on ne parle plus, les gens du voyages comme on dit aujourd’hui et ceux qui souffrent d’analphabétisme, qui ne sont pas forcément immigrés. Ces bénévoles, dans les années 70 étant aussi quelques fonctionnaires fous, dans la mouvance PC, qui consacraient toute leur énergie en dehors du boulot à lutter contre l’illéttrisme et l’analphabétisme qui représente encore aujourd’hui dans certaines régions une part non négligeable de la population.

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  3. J’ai un doute sur l’illustration sous-titrée « Affiche de Mai 68 ». Car je ne pense pas qu’elle soit parue à l’époque avec la mention « L’esprit de 68″… ni ce mauvais jeu de mots sur « votre pouvoir d’crachat » : ce serait plutôt un genre de détournement – plutôt raté – dû à des militants pro-sarkozystes.

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  4. @ Dominique : tu as raison, c’est une affiche évoquant l’esprit de 68 mais la signature « L’esprit de 68 défend votre pouvoir d’achat » émane d’un discours syndical ou politique bien postérieur. Je vais supprimer la légende.

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