« Votre paix sera la mort de ma nation » – Hendrik Witbooi (Editions le passager clandestin)

La colonisation a fait l’objet de nombreux livres, le plus souvent écrits par des historiens et des essayistes, parfois par des romanciers inspirés par ces périodes tumultueuses, mais bien plus rarement par les acteurs directement impliqués. C’est le cas de ce livre étrange et passionnant, publié par la très intéressante maison d’édition le passage clandestin.
Il s’agit de la correspondance entre Hendrik Witbooi, « Capitaine en chef du Grand Namaqualand du Nord » et les autres responsables politiques d’une partie de ce qui est maintenant la Namibie, entre 1889 et 1904, en pleine période de colonisation par les Allemands. Ces échanges épistolaires relatent la lutte forcenée de Witbooi pour maintenir l’indépendance du territoire des « Namas » dont il est le chef : ce sont des tractations incessantes  entre les chefs de cette multitude de peuples parfois ennemis entre eux, et les Allemands qui installent un Protectorat pour dominer toute cette région sous l’oeil très attentif des Anglais, également très présents dans cette partie de l’Afrique.
C’est toute la mécanique de la colonisation qui est ainsi dévoilée, côté colonisés. C’est loin d’être simple quand on entre dans les détails (heureusement, il y a de nombreuses notes qui permettent de se retrouver dans cet écheveau). Histoire vue par un de ceux qui cherchent à éviter à tout prix la disparition de sa petite nation prête à être détruite par la volonté des colonisateurs. On assiste aux manœuvres des Allemands mêlant force brutale et tentative  plus ou moins douce de persuasion pour asseoir leur pouvoir absolu en tirant parti des conflits entre ces petits fiefs, dont l’élevage est la seule ressource. On assiste aux tentatives de ces petits fiefs pour tirer leur épingle du jeu avec des coalitions précaires, des haines ancestrales, des compromis boiteux. Histoire impitoyable de la colonisation, tellement le rapport de forces est inégal, tellement l’issue est inéluctable. Ce qui est en jeu ? La disparition totale de certains peuples. C’est pour cela que, dans sa préface très documentée, J.M. Coetzee, Prix Nobel de littérature en 2003, parle de génocide. Cela me rappelle les phrases terribles de Claude Levy-Strauss sur les conséquences de l’arrivée des Européens en Amérique latine…

Mais Hendrik Witbooi pense qu’il peut inverser la rapport de forces entre le colonisateur et les peuples indigènes.
C’est un personnage hors du commun. Baptisé et croyant sincère, il sait lire et écrire. A la suite d’une libération inattendue alors qu’il était condamné à mort par une tribu rivale, il se sent investi d’une mission divine : la défense de l’indépendance de son peuple. Il restaure un mode de vie basée sur des principes de l’Ancien Testament. Doté d’un grand sens politique, il est un négociateur hors-pair avec ce qu’il faut de rouerie et de force de conviction face à ses adversaires allemands. Ses lettres sont surprenantes : même quand il s’adresse à ses pires ennemis, il signe  » Je vous salue et je suis votre ami  » suivant les usages de l’époque ! Il demande d’ailleurs à un magistrat britannique de lui envoyer « … Des échantillons du type de lettres et d’enveloppes utilisés par les grands hommes. » ( page 84). Witboii se plie aux règles protocolaires de ses ennemis pour rendre plus crédible le contenu de ses revendications.
Bien sûr, il se donne le bon rôle : s’il a attaqué quelqu’un, ce n’est que pour se défendre ou venger un affront. Face aux Allemands, il tergiverse, propose des dates butoirs pour négocier un traité de paix en arrachant quelques clauses pas trop contraignantes, ce qui lui a parfois assez bien réussi. Mais il ne se prive pas d’insister sur la nature du pouvoir colonialiste. Les Britanniques « ont fait connaitre les outils et les marchandises des hommes blancs, notamment les vêtements, l’alcool, et les armes à feu. »et constate qu « ‘ils ne sont pas venus avec leurs lois pour nous gouverner : ils sont venus en tant que commerçants. Ils faisaient des affaires et repartaient ». Il s’en méfie tout de même, les soupçonnant de manoeuvrer derrière son dos avec les Allemands. Quant à ceux-ci, ils « envahissent mes terres et menacent de me détruire par la guerre. » (page 76). « (L’Allemand) établit des lois d’interdiction dans notre pays et sur nos fermes ; il nous interdit de chasser notre propre gibier, ce don de Dieu qui nous permet de vivre. » (page 78). Ce sont eux ses principaux ennemis, ce seront eux qui finiront par le tuer dans une bataille en 1905.
En lisant cette correspondance, Witbooi, comme chef d’une petite peuplade qui essaie de lutter et survivre contre le rouleau compresseur allemand, m’a fait penser à De Gaulle (celui des années 40), alliant l’intransigeance de sa position de principe et une réelle finesse politique.
Mais au delà de cette passionnante leçon d’histoire, Witbooi devient un véritable personnage de roman, investi d’une mission qui illustre et dépasse sa propre personnalité. Il souffre profondément des sévices infligés à son peuple par l’ennemi, il est trahi par un autre chef local qui avait servi d’intermédiaire dans des négociations de paix antérieures. Tous ces ingrédients donnent à ce livre, apparement austère, une allure de roman d’aventures : un chef charismatique, une guerre sans merci, des trahisons, des négociations, une mise à mort… Quand, en 1893, les Allemands attaquent son village en massacrant une centaine de ses habitants, la douleur et le désarroi de Witbooi sont immenses et imprègnent ses lettres, leur donnant une terrible force émotionnelle : « Il a mis mon village à sac, tuant sans distinction de jeunes enfants, des femmes et des hommes, et brûlant les cadavres de ceux qu’il avait assassinés : le capitaine a traité mon village avec une brutalité dont je n’aurais jamais cru capable un homme blanc. » (page 105).
Et ce constat tragique qui figure dans la dernière lettre écrite à un chef allemand :  » Vous savez très bien que j’ai été là, à vos côtés, de nombreuses fois durant votre paix et que j’ai fini par ne voir rien d’autre que la destruction de nos peuples. » (page 163).
Ce livre est un témoignage poignant sur la réalité historique de la colonisation. Et permet de mieux comprendre ce processus qui, même s’il a pris d’autres formes, est bien loin d’être éteint.

2 commentaires sur “« Votre paix sera la mort de ma nation » – Hendrik Witbooi (Editions le passager clandestin)

  1. J’aime votre conclusion. Quant aux querelles entre les différents peuples de cette partie du monde à l’époque de la colonisation européenne, on peut affirmer sans erreur aucune qu’elles sont à l’image de tous les peuples de la terre, sans aucune exception. La seule différence tient aux époques. Aussi, j’ai retenu dans l’analyse que j’ai faite de ce livre l’appel lancé par Witbooi à son plus grand ennemi africain pour une coalition contre l’envahisseur. Il me semble clair que c’est leur incapacité à réaliser une coalition raisonnée contre l’ennemi lointain qui a toujours fait des Africains s les perdants des combats qu’ils ont menés.

    Un livre magnifique ! Un témoignage unique dans l’histoire de la colonisation de l’Afrique parce qu’il provient de la partie ignorée par l’histoire des vainqueurs.

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    1. C’est effectivement un livre unique en son genre puisque la colonisation n’a jamais été écrite par ceux qui sont colonisés.
      La pérennité du système, en prenant d’autres formes, avec les mêmes colonisateurs ou de nouveaux (la Chine …) donne à penser que le continent africain reste le perdant de ces deux derniers siècles. L’Afrique est-elle victime de sa richesse en matières premières qui attirent la convoitise des pays puissants les prélevant sans contrepartie de développement ? La division des Africains que vous évoquez est-elle une malédiction sans fin ?
      J’ai lu avec intérêt vos blogs…

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