Des hommes et des histoires

Hasard ou non, deux films relatant des événements liés à l’histoire de l’Algérie et de la France sont sortis à deux semaines d’intervalle : Des hommes et des dieux, de Xavier Beauvois, Hors la loi, de Rachid Bouchareb. Ce dernier retrace la vie de trois frères, traversée par la guerre d’indépendance de l’Algérie. Le premier revient sur l’enlèvement et l’assassinat des moines de Tibhirine pendant la guerre civile algérienne des années 90. Même si ces deux films sont des fictions, ils sont enracinés dans une histoire encore très récente. Et toujours très controversée.

Des hommes et des dieux - crédit photo Mars Distribution Des hommes et des dieux rencontre un succès inattendu, on parle déjà de « phénomène ». Mais était-ce si imprévisible ? Auréolé du Grand Prix du festival de Cannes, adulé par une critique unanime, du Parisien à Libération, du Figaro aux Cahiers du Cinéma, il lui restait à conquérir le grand public, malgré l’austérité du propos et le dépouillement de la mise à scène. Mais ce film est extrêmement consensuel, flattant la bonne conscience française. Les moines de Tibhirine étant complètement intégrés à la population algérienne à laquelle ils apportaient aide et réconfort, ils sont un archétype de ce que peut être une présence française humanitaire idéale à l’étranger. Ajoutez avec ça leur côté forcément mystique, ils deviennent de véritables icônes qui ne peuvent que recueillir l’adhésion et la sympathie du public français, toute opinion confondue.
Des hommes et des dieux - crédit photo Mars Distribution En revanche, le pouvoir algérien n’a pas le bon rôle. Le Wally les a mis en garde pour qu’ils se sauvent, avant qu’il ne se sauve lui-même, toute Mercédès ronflante. A l’attitude hiératique et irréprochable des moines, s’oppose celle, très ambigüe, du pouvoir algérien, ce qui conforte le ressentiment toujours latent de certains (nombreux ?) Français par rapport aux Algériens.
Ce magnifique film est un film d’auteur alimentant un consensus national. Il est réconfortant.

Hors-la-loi - Crédit Photo Studio CanalHors la loi est forcément beaucoup moins consensuel. Pourtant, en utilisant des codes du film d’action et avec la présence de Djamel Debouzze comme producteur et un des trois acteurs principaux, Rachid Bouchareb pourrait ratisser large, comme il l’avait fait dans Indigènes.  Mais l’extrême violence de l’armée française pendant les massacres de Sétif, ou celle de la police française contre les Algériens qui vivaient en France pendant la guerre d’Algérie donnent une image détestable de la politique française, même si ce  constat implacable est compensé par la description de la cruauté des méthodes du FLN. Au-delà  de ce renvoi « dos-à-dos », Hors-la-loi aboutit à une désacralisation complète des l’action de deux parties combattantes. Seul le lien familial entre les trois frères et leur mère, en humanisant le propos, compense la description spectaculaire de la violence de cette guerre.
Hors-la-loi est un film d’action plutôt bien réussi mais incommode et dérangeant pour le spectateur. Aura-il autant de succès que Des hommes et des dieux ?

Hors-la-loi - Crédit Photo Studio CanalAu delà de leur succès avéré ou éventuel, ces deux films posent la question de la construction d’une narration commune de l’histoire entre la France et l’Algérie. Vingt ans après la fin de la 2ème guerre mondiale, les Français et les Allemands ont élaboré une narration cohérente de leur histoire, étape indispensable à la réconciliation entre les deux peuples. Presque cinquante ans après l’indépendance de l’Algérie, alors que des millions d’Algériens vivent en France, cette narration commune reste impossible. Le pouvoir algérien actuel conforte le mythe du combat triomphant et exemplaire du FLN pour mieux asseoir la domination de ses héritiers sur le pays et ses richesses. Quant à la France, elle a longtemps occulté (ou parfois justifié) les crimes perpétrés pour tenter de garder l’Algérie. De plus, elle n’a pas su donner à une grande partie des immigrés algériens des conditions de vie décentes. Alors que la réconciliation entre les deux pays est indispensable, elle semble de plus en plus lointaine.
Le grand mérite du film de Rachid Bouchareb et de nombreux historiens de deux côtés de la Méditerranée est d’analyser sans tabou l’histoire des deux pays pour tenter d’en bâtir une narration commune. Dommage que des initiatives comme l’installation prochaine d’une « Fondation pour la mémoire de la guerre d’Algérie, des combats du Maroc et de la Tunisie » aille à contre sens, en s’appuyant sur la notion contestable de « mémoire » et non sur celle, bien plus rigoureuse, d’histoire. 

3 commentaires sur “Des hommes et des histoires

  1. Film que je n’ai pas encore eu le temps d’aller voir, hélas…. Si vous saviez que je suis sur un stand APPLE pour pouvoir accéder à votre blog….

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  2. Hier soir j’ai vu « Indigènes » sur France 2, excellent film d’histoire précise et non de mémoire évanescente.

    Le rapprochement que tu fais entre les deux films, celui de Xavier Beauvois, et le dernier (pas encore vu) de Rachid Bouchareb est très intéressante : mais de là à dire que le premier est « extrêmement consensuel, flattant la bonne conscience française », je trouve que tu exagères ! Personne ne pensait que ce film aurait un tel succès (plus d’un million de spectateurs à ce jour) car il est bien plus aride – ou philosophique – que tu ne l’indiques.

    Simplement, il donne à réfléchir, il est une sorte de parenthèse de méditation dans le flot… cinématographique habituel, tout en étant ancré dans une période historique bien identifiée (l’actualité vient récemment de montrer que l’enquête sur les tenants et aboutissants du côté du pouvoir algérien à l’époque n’était toujours pas close).

    Le propos d' »Indigènes », et sans doute de « Hors-la-loi » est, semble-t-il plus direct : montrer des pans de l’Histoire où la France s’est affrontée à l’Algérie, et en parler à visage découvert, ce qui n’a pas été pour plaire à certaines associations de rapatriés et autres nostalgiques de l’Algérie française venus déjà manifester lors de la sortie du dernier au festival de Cannes.

    Ce qui ne signifie pas que ce film – moyennement apprécié par la critique : mais dans le cas des « Hommes et des dieux », c’est surtout le bouche à oreille qui a fonctionné – ne puisse rencontrer également le grand public. Le nombre de films sur cette période se compte toujours au goutte-à-goutte en France.

    Enfin, la fondation que tu cites est une création purement gouvernementale et électoraliste, comme souligné dans Télérama, et on se demande même qui peut — ne serait-ce qu’en tant qu’historien — participer à une telle entourloupe…

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