Octobre ciné (3) : maçon + violon = passion

Affiche de Stéphane Brizé a réussi son pari, en réalisant un film d’une centaine de minutes à partir d’un scénario qui tient sur un timbre-poste. Mademoiselle Chambon décrit l’amour impossible entre un maçon marié et l’institutrice de son fils qui joue du violon. Voilà, c’est tout. Ne pas s’attendre à beaucoup d’autres développements. Ah si, sa femme est enceinte et son père fête son anniversaire…

Cent minutes là dessus et pas une seconde d’ennui. Moi qui dors pendant au moins 5 minutes pendant chaque projection, pour une fois, je suis resté les yeux grands ouverts, le coeur béant. A quoi tient cette réussite ? Bien sûr, à l’immense talent de tous les acteurs, avec Sandrine Kiberlain et Vincent Lindon en tête. Elle avec sa fragile raideur, lui avec sa massive timidité. Et aussi avec Aure Atika, confiante et lucide, et Jean-Marc Thibault, bourru et chaleureux.

Outre le talent des acteurs, ce film a un autre atout : l’apparente simplicité du regard de la caméra cache une rigueur extrême de tous les cadrages. Que ce soit dans les scènes de la vie quotidienne – le travail de maçon, la vie dans la classe, les scènes familiales, etc – ou les scènes de rencontre entre Jean et Véronique, la caméra est toujours JUSTE, pas manipulatoire. Certes, il s’agit d’une mise en scène – c’est un film dont il s’agit -, le but est de faire sourdre l’émotion, mais presque toujours par le silence, la musique aussi, qui est l’un des éléments médiateurs du sentiment qui naît entre eux deux. Mais nul besoin de musique surnuméraire, encore moins de mouvements rapides de la caméra. Rarement j’ai eu l’impression d’une mise en scène aussi respectueuse du spectateur. C’est d’ailleurs pour cette raison que le film en ennuiera certains. 

Dès les premières minutes du film, c’est l’intensité qui domine, celles des gestes de maçon de Jean, celle du regard de Véronique  sur ses élèves et sur Jean quand il intervient à l’école. L’intensité s’accroit quand l’attirance de l’un pour l’autre se fait jour, meublée de longs silences. L’émotion ne jaillit pas, elle sourd doucement, se propage et envahit l’écran, sans brusquerie mais avec une puissance invincible, comme la marée montante sur les plages bretonnes. Pourtant, pas de débordements lacrymaux. Pour ma part, alors que j’ai habituellement la larme facile devant un écran, je n’ai pas pleuré du tout alors que mon coeur débordait. Ce film n’est pas un tir-larmes !  

Véronique sur le départ dans Mademoiselle Chambon - crédit photos Rezo filmsLa scène finale est un splendide exemple du temps qui s’étire, une minute qui restera gravée dans le coeur de ceux qui la vivent. Cela n’est pas sans rappeler la dernière scène de Sur les routes de Madison quand Meryl Streep et Clint Eastwood se regardent une dernière fois au travers d’un pare brise ruisselant de pluie…

Le film met aussi l’accent, sans démonstration appuyée, sur les médiateurs qui entraînent vers l’amour. Pour lui, c’est le violon, qui lui donne accès à la musique d’un genre qu’il ne connaissait pas, une musique de coeur à coeur, une musique qui ouvre un univers où l’amour semble pouvoir se vivre ailleurs, une porte ouverte vers des caresses douces et légères. Pour elle, c’est le maçon, qui bâtit de ses propres mains, avec des gestes lourds et précis, appel vers des caresses tendres et rugueuses, un corps lourd et puissant…
La conjugaison du maçon et du violon conduit à la passion…

En bonus, un moment de pur plaisir : une leçon de grammaire pendant un pique-nique à partir d’un manuel scolaire particulièrement touffu…

6 commentaires sur “Octobre ciné (3) : maçon + violon = passion

  1. Volontairement, je ne lis pas votre article. Je ferme les yeux car je vais voir ce film lundi soir… Et je reviendrai vous lire et vous dire ce que j’ai ressenti.
    Bonne journée

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  2. samedi soir, j’ai vu un film irlandais qui exploite un peu la même veine, celle d’un amour qui reste non réalisé, beau film émouvant surtout pour les amis irlandais qui nous y avaient envoyé (ils retrouvent Dublin, la côte etc.), très « musical » aussi… ça s’appelle « Once », je ne sais pas si tu en as entendu parler….
    Hier, nous avons vu « L’armée du crime », très bon (mais déjà beaucoup commenté, donc je ne rajouterai rien sur mon blog à ce sujet!).
    salut

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  3. Mon point de vue ,à propos de « Mademoiselle CHAMBON »,
    Bravo à S.Rizé pour le rythme à la lenteur mesurée de son film,lenteur qui sied bien à cette évocation de l’un des langages du corps:le regard.Les sentiments , les émotions ont besoin de ce temps lent pour être capter ,comme absorbé par chacun pour en discerner le mouvement,le mystère des attirances,le trouble que provoque l’amour et révèle les fissures de la vie qui offre des espaces libres….Peu de paroles,certes,mais c’est très bien.Si l’amour est un thème banal ,comme d’autres,qui appartiennent à la vie,à nos vies;il se décline toujours sous de nouveaux aspects,sans doute à cause de son caractère volatile,instable,informe,léger,profond,intense,multiple….
    Quant au jeu des acteurs: il est remarquable ,je dirai même magitral,à l’unisson du rythme du film,au fil duquel chacun se fond .
    Ce film situe l’amour dans son éveil,dans l’élan,l’attirance amoureuse naissante,annonciatrice de possibles??? Mais l’attrait est là!Très rapidement une brève phrase vient,comme toujours,ramener les « choses » à l’ordre de la réalité: »ma femme est enceinte »……..
    Ce film offre également une approche ouverte des attirances et de l’amour:
    -l’absence de préjugés sociaux chez l’un et l’autre.
    -le regard de chacun dans son rapport à l’autre.
    Nous sommes loin des propos conventionnels et minimalistes sur le sujet:S.Rizé s’interesse aux êtres ,à leurs regards_au sens propre comme figuré_C’est ce ferment là qui sert de vecteur :la personne même est en jeu,et dans ce film,ce sont des êtres naturels et sincères et le film l’est intensément.Sans doute est-ce pour cela qu’il n’y a pas de mièvrerie .Les méditeurs sont à l’unisson et non pas des leurres!
    Quant au final du film,il me semble que S.Rizé offre deux sorties:
    -celle de la scène la plus intense en émotions:celle du raccompagnement en voiture à sa porte de S.Chamberlain,moment bouleversant de la séparation inéluctable, en toute conscience !
    Et puis,il y a l’autre,plus prosaïque:la violence de l’amour est plus forte que l’absence de devenir :et l’on se retrouve dans un classique,ils font l’amour,lui, promet de partir avec elle,…elle,le lendemain matin monte seule dans le train pour son autre ailleurs…Bon ,pourquoi ne pas en imaginer d’autres

    Et maintenant ,je vais voir l’expo. Miles Davis à la cité de la musique avant de réfléchir sérieusement à créer mon propre blog!! BYE…..

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  4. J’ai vu ce film aujourd’hui. Je vous avais promis de lire votre avis après ma séance ciné. Vous avez parfaitement traité votre « sujet ». Que dire de plus, que c’est un beau film et que je suis admirative devant le flegme de l’épouse de Jean à la fin du film. C’est une histoire comme il en existe d’autres dans la vraie vie et je ne peux m’empêcher de noter une phrase dans le commentaire de Monique au dessus « l’absence de préjugés sociaux ». Et tout au fond de moi, une voix disait à Véronique « tire toi et vite ! » sinon « les préjugés sociaux » feront de cette belle histoire mesurée, cadencée, un peu comme une valse lente, un désastre annoncé ou amorcé… Le billet chez moi dans quelques jours…

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  5. Votre commentaire est très juste. En tous points. J’ajouterais que ce qui me semble très juste ds le film, c’est la manière dont on rend sensible tout ce qui est de l’ordre amoureux et qui relève de l’infraverbal. Pas besoin de beaucoup de temps ni de beaucoup de mots, il suffit de moments de partage effectivement, la musique, ou la maçonnerie…

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