L’Amérique des « autres »

A une semaine d’intervalle, deux grands films américains sont sortis sur les écrans français, Gran Torino, de et avec Clint Eastwood, et Harvey Milk, de Gus Van Sant, avec Sean Penn.

Affiche de Gran TorinoAffiche de Harvey MilkPas grand chose de commun entre ses deux réalisateurs. L’un a commençé sa carrière dans les westerns spaghettis et l’a continuée avec le douteux Inspecteur Harry, avant de devenir un des réalisateurs hollywoodiens les plus récompensés dans le monde. Le mythe américain sous tous ses formes est le fil rouge de toute sa filmographie.
L’autre a débuté dans la marginalité homosexuelle, s’est rendu célébre avec le splendide et amer My Own Private Idaho. Il est parvenu à la consécration avec Elephant, Palme d’or 2003 à Cannes, et poursuit une carrière atypique en réalisant des films toujours plus ou moins hypnotiques, comme Gerry, Last Days, Paranoïd Park … Ce sont les franges du mythe américain qui intéressent Gus Van Sant.

Gran Torino et Harvey Milk ont été largement applaudis par la critique et plébiscités par un large public. Je ne vais donc pas les raconter, ni en faire la critique, mais simplement en relever quelques « petits riens ».

Clint Eastwood dans Gran Torino - Crédit Photo Warner Bros France BroLe film d’Eastwood plonge dans l’Amérique post industrielle, celle des quartiers désertés par les Américains, habités par les immigrés, asiatiques dans ce cas là. Sous le ton d’une comédie grinçante pendant les deux premiers tiers du film, les différents aspects de la cohabitation entre Américains « de souche » (mais un Américain peut-il être « de souche » ? pas vraiment …) et des immigrés sont explorés, depuis le simple voisinage jusqu’à l’affrontement violent avec un « Gangband » assez redoutable.
La fin est une brutale pirouette plus symbolique que crédible dont la portée est intéressante : les armes ne servent plus à rien, c’est le témoignage, donc le regard des autres qui est important. Le mythe du héros surarmé en prend un coup. Clint Eastwood refaçonne ainsi son image à rebours de celle qu’il s’était forgé, alors qu’il a toujours été Républicain et a soutenu McCain aux dernières élections.

Sean Penn dans Harvey Milk - photo SNDHarvey Milk se passe dans les années 70. Ce n’est donc pas dans l’Amérique d’aujourd’hui que l’histoire réelle de ce militant homosexuel est racontée. Mais c’est l’Amérique d’aujourd’hui qui commence à apparaître, dans les larmes et avec les armes. La deuxième partie du film raconte le combat politique autour d’une proposition de loi venant de chrétiens bigots faisant l’amalgame entre homosexualité et pédophilie. En 1977, cette proposition fut rejetée, donnant ainsi une première victoire juridique au mouvement gay américain.
Gus Van Sant a clairement réalisé un film politique, ce qui est une première pour lui. Il y a peut-être perdu un peu de son originalité de réalisateur hypnotique, mais l’urgence du combat politique prime. Comme le prouve ce qui s’est passé lors des votes du novembre 2008 autour de cette autre proposition, venant elle aussi des milieux religieux ultraconservateurs : elle visait à interdire le mariage gay, légalisé quelques mois plus tôt par la Cour Suprême californienne. Cette fois-ci, le mouvement gay a subi une défaite. Comme quoi, le combat continue.

Au delà des différences de style et de propos de ces deux films, il y a un point commun, explicite d’ailleurs dans Harvey Milk : c’est la lutte toujours à recommencer de « nous les autres », celles et ceux qui sont différents : les immigrés, les homosexuels, les marginaux, les exploités, ceux qui ne partagent pas l’idéologie dominante, ceux « qui ne prennent pas la même route » comme le chantait Brassens dans La mauvaise réputation.

Voir deux grands réalisateurs américains si différents prendre à bout de caméra une telle démarche est vraiment réjouissant. Cela marque-t-il le passage de l’ére Bush à celle d’Obama ? Peut-on y voir une métaphore du changement de l’attitude des Etats-Unis qui reprennent conscience qu’ils ont besoin des autres ?
 » Yes, they can! « 

4 commentaires sur “L’Amérique des « autres »

  1. Je vais voir Clint Eastwood ce soir. Je vous donne mon avis demain mais j’aime Clint Eatwood à la folie, donc…. déjà le plaisir de le voir sur grand écran. Merci pour le com. A bientôt

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  2. Ne peut-on voir dans « le douteux Inspecteur Harry », comme dans les rôles qu’il joua sous la direction de Sergio Leone, percer déjà chez Clint Eastwood son désir de justice ?

    Le premier film qu’il a réalisé lui-même (« Un frisson dans la nuit ») porte déjà tout ce qui l’orientera définitivement vers la mise en clair de sa démarche de cinéaste : approche sensible des personnages, humanité du regard, engagement politique en filigrane et même en relief.

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  3. Certes, Dominique … mais avoir un désir de justice et se vouloir justicier, ce sont deux choses différentes. Charlton Heston aussi avait un désir de justice dans « Les dix commandements » ou « Spartacus ».
    Il n’en reste pas moins que Clint Eastwood est devenu un très bon cinéaste, au point que tout le Gotha crie au génie pour chacun de ses films. Soit….
    Quant à Sollers, qu’en pense-t-il ? Son avis me comblerait …

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  4. Clint Eastwood présente un excellent film avec GRAN TORINO. Et pour reprendre les mots de Dominique Hasselmann, on ressent une approche sensible des personnages et de l’humanité dans le regard clair de ce vieillard acariatre. J’ai beaucoup aimé ce film avec en toile de fond, les questions qu’il pose.
    Très bonne journée à vous

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