Le pape et la chèvre de Monsieur Seguin

C’est intéressant de lire dans le texte, les discours de Benoît XVI. Car, au delà des petites phrases qui parsèment les titres des medias, cela invite à une réflexion qui mérite bien mieux que les déclarations dégoulinantes de sentimentalo-mysticisme des fidèles qui participent aux événements papaux et les anathèmes sectaires et puérils que les fondamentalistes de la laïcité lancent à corps perdu depuis vendredi (de ce point de vue, la lecture des commentaires des lecteurs du Monde.fr à propos de la visite du pape est souvent affligeante).

Le pape lors de son discours au collège des Bernardins (Photo AFP OLIVIER LABAN-MATTEI )J’ai lu l’intégralité du discours qu’il a prononcé, le vendredi 12, au collège des Bernardins devant 700 personnalités « du monde de la culture » sur « les origines de la théologie occidentale et les racines de la culture occidentale« . Il trace une grande fresque de l’apport des moines dans le domaine de la Parole, puisque c’était leur fonction, et donc de leur importance dans l’élaboration de la culture occidentale. C’est passionnant, mais mérite d’être discuté.
Evidemment, c’est pure vanité de ma part d’argumenter face à un tel théologien. Mais tant pis, je vais oser faire quelques remarques, probablement très naïves. Que les rares lecteurs de ce billet qui iront jusqu’au bout soient indulgents.

Après avoir indiqué que l’activité monastique était fondée sur la Parole (« le désir de Dieu comprend l’amour des lettres, l’amour de la parole, son exploration dans tous ses dimensions« ), Benoît XVI insiste sur l’importance donnée à la musique dans l’activité monastique. Il conclut : « De cette exigence capitale de parler avec Dieu et de Le chanter avec les mots qu’Il a Lui-même données est née la grande musique occidentale« . Belle affirmation ! Cela veut-il dire que le sentiment amoureux, l’exaltation de la sensualité, les incertitudes du coeur et des sens ne comptent pas dans la « grande musique occidentale » ? A écouter les opéras de Mozart, c’est l’amour, ses débordements, ses revirements, qui en est le moteur principal. Avec une autre valeur, partagée par les Chrétiens (en principe… ) : le pardon.

Ensuite, les commentaires sur les textes bibliques, « les Ecritures » pour reprendre les termes du pape. Le pluriel est important car il rend compte de la multiplicité des sources et aussi des commentaires et interprétations. Toute lecture littérale est donc rejetée. Mais aussi une lecture trop libérale. Cette « tension entre le lien et la liberté (…) a profondément modelé la culture occidentale » affirme-t-il.
Très intéressante remarque. Car elle montre bien que c’est grâce à cette tension, pourtant longtemps combattue par l’Eglise, que la culture occidentale a pu s’épanouir. Donc que cet épanouissement a été rendu possible, non pas par les seuls textes de l’Eglise, mais aussi par ceux de Montaigne, Diderot et Nietzche par exemple (pour citer trois parmi les principaux philosophes occidentaux qui ont remis en cause progressivement la doctrine de l’Eglise et ensuite celle de l’existence de Dieu). Pourquoi donc l’Eglise a-t-elle si longtemps combattu (parfois à mort) ses contradicteurs ?
Actuellement, souligne le pape « Cette tension se présente à nouveau à notre génération comme un défi face à deux pôles que sont, d’un côté l’arbitraire subjectif, de l’autre, le fanatisme fondamentaliste. Si la culture européenne d’aujourd »hui comprenait désormais la liberté comme l’absence de liens, ce serait fatal et favoriserait inévitablement le fanatisme et l’arbitraire. » Curieuse affirmation ! Saint-Paul - mosaïque de RavenneDe quel lien s’agit-il ? Benoît XVI précise  » le lien de l’intelligence et de l’amour« . Bien. Si on laisse la définition de ce lien aussi vaste et imprécise, aussi sujette à de nombreuses interprétations, autant ne pas fixer de limite. Si on désire en fixer, (et là il faut remonter de quelques lignes le discours de Benoît XVI), il en donne une définition beaucoup plus précise en s’appuyant sur une citation de St Paul (2 Co 3,17) : « La où est l’Esprit…, là est la liberté (…) Le Seigneur, c’est l’Esprit, et là où l’Esprit du Seigneur est présent, là est la liberté. » .
La chèvre de Moniseur Seguin (Collection du Père Castor)Tout s’éclaircit ! Ce lien qui empêcherait de verser dans l’arbitraire, c’est l’Esprit du Seigneur. La réflexion de tout non-croyant ne peut donc pas être contenue par ce lien. Elle verse donc nécessairement dans l’arbitraire. 
On voit, ici, que notre liberté reste très surveillée. Cela rappelle l’histoire de la chèvre de Monsieur Seguin qui s’est faite dévorée par le Grand Méchant Loup pour avoir voulu sa liberté. Benoit XVI est notre Monsieur Seguin à toutes et à tous !
Broutons sagement, bien gardés par l’Esprit du Seigneur !

Ensuite, Benoît XVI prononce une éloge du travail manuel exercé par les moines. Fort bien. Mais pourquoi sont-ce seulement les frères convers, en général illettrés, qui exerçaient ces travaux manuels, sans avoir accès aux parties les plus spirituelles de l’abbaye dont ils assuraient en grande partie la subsistance ? La hiérarchie entre travail intellectuel et travail manuel était le plus souvent bien respectée dans les monastères et abbayes.

Benoît XVI continue en célébrant le travail (toutes catégories confondues) comme étant « une expression particulière de la ressemblance (des hommes) avec Dieu qui rend l’homme participant à l’oeuvre créatrice de Dieu dans le monde« . Dieu et l’homme collaborent, en somme. Mais si « l’homme veut s’élever lui-même au rang de créateur déiforme, la transformation du monde peut facilement aboutir à sa destruction« , conclue-t-il. Il ressort donc l’une des grandes motivations qui amèment les êtres humains à croire : la PEUR ! Bien sûr, on pense à l’énérgie nucléaire, résultat de la toute puissance technologique de l’homme, qui peut détruire la planète. Mais l’avenir de la planète n’est-il pas autant menacé par la surpopulation contre laquelle la doctrine de l’Eglise ne donne aucune parade si ce n’est la chasteté ? 

La fin du discours pontifical est consacrée à la Révélation de Dieu: « la nouveauté de l’annonce chrétienne, c’est la possibilité de dire maintenant à tous les peuples : il s’est montré, Lui personnellement. (…) : Dieu s’est révélé ».

L’arbre de la connaissance - Heures de Rohan, vers 1430, Paris, BNF, Dép des manuscritsLa seule connaissance qui vaille pour les Chrétiens, serait-ce, en définitive, celle de Dieu ? La connaissance, au sens scientifique du terme, celle que le pape nomme « le positivisme », n’est-elle qu’une impasse ? Cela rejoint le mythe de l’arbre de la connaissance dont Adam et Eve avaient mangé le fruit, ce qui leur a valu l’expulsion du paradis terrestre. De ce point de vue, la Bilble est d’une limpidité exemplaire et ne cache pas le conflit fondamental entre la connaissance de Dieu et la connaissance de notre monde. D’ailleurs, la religion chrétienne a longtemps combattu cette connaisance du monde, ce qui lui vaut encore maintenant une grande réputatiion d’obscurantisme. Dépassée par l’accélération des progrès de la connaissance, l’Eglise catholique ne la combat plus frontalement mais la relativise. D’où la conclusion de Benoit XVI au couvent des Bernadins : « une culture purement positiviste, qui renverrait dans le domaine subjectfif, comme non scientifique, la question concernant Dieu, serait la capitulation de la raison, le renoncement à ses possibilités les plus élevées et donc un échec de l’humanisme, dont les conséquences ne pourraient être que graves« .

Nous voilà prévenus ! Encore une fois, broutons ensemble sagement !

3 commentaires sur “Le pape et la chèvre de Monsieur Seguin

  1. Quand tu parles des « anathèmes sectaires et puérils que les fondamentalistes de la laïcité lancent à corps perdu depuis vendredi « , ne penses-tu pas qu’ils ont quelque raison de se manifester ?

    Qui ne voit l’énorme machine de propagande mise en route durant la visite du pape en France, et tout cela au service de Nicolas Sarkozy et de sa garde rapprochée ou éloignée ?

    Le pape est reparti en condamnant l’euthanasie et en demandant à ceux qui souffrent de se tourner vers la Vierge Marie (lemonde.fr de ce matin) : bel au-revoir, et point d’orgue, si je puis dire, à une philosophie fortement réactionnaire (sa religion est-elle « positive » comme la laïcité selon le concept réitéré par le président de la République ?).

    Non au divorce (Nicolas Sarkozy droit dans ses chaussures), messe en latin, homosexualité condamnée, avortement banni (et non béni), euthanasie euthanasiée… quel progrès dont on nous a bassiné les yeux et les oreilles – si l’on a regardé et entendu – pendant ces derniers jours, quelle ouverture au monde et à la jeunesse (celle des écoles privées, embarquée d’office sur le parvis de Notre-Dame pour faire nombre), quelle approche sensationnelle des problèmes du monde (la faim, le sous-développement, la guerre, le terrorisme) !

    Je n’ai pas lu ce discours proononcé devant 700 « intellectuels » qui se sont agenouillés ou mis à plat ventre devant cette figure de légende.

    Est-on au XXIème siècle ? Les philosophes actuels manquent de « Lumières » : la flamme vacillante de la chandelle de Benoît XVI ne risque guère de les éclairer ! L’ombre qu’elle projette n’est que celle du retour à l’obscurantisme (qui va de pair avec les médailles… pieuses de Xavier Darcos), au service de la politique « libérale » et « positive » du pouvoir en place.

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  2. J’avais tenté, en vain apparemment, de ne pas entrer dans les débats et les émois mediatiques suscités par la venue du pape. D’abord parce que je ne me sens pas capable d’ajouter quoique que ce soit d’intéressant et de nouveau au tohu-bohu qui a agité la France pendant 4 jours ; ensuite, parce que j’ai de moins en moins de goût pour l’écume de choses et que je n’ai pas ton talent pour en parler.
    J’ai donc eu la naïveté d’essayer de juger davantage sur le fond. D’où cette mise à l’écart de la polémique (je n’ai jamais dit qu’elle était tout à fait inutile, encore que …) qui a servi de préliminaire à mon essai d’analyse critique du discours.
    Mais je crois que les quelques lecteurs de mon blog ne sont pas allés au delà de ces préliminaires, peut-être aussi trop polémiques eux-mêmes. Dommage …

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  3. Il me semble difficile de séparer tel ou tel discours (tu as fort bien analysé le fond de l’un d’eux) de l’utilisation politique et de la mise en scène qui en a été faite pendant quatre jours.

    C’est simplement ce que j’ai voulu dire, ce qui n’enlève rien au fait de pouvoir – quand on en a la capacité – décortiquer le fond de telle ou telle homélie papale et d’en faire une approche toute spirituelle.

    Mais « l’écume des choses » (ou des jours) ne cache-t-elle pas toujours une autre réalité, plus prosaïque ? Un masque et un tuba, si nécessaire, permettent vite de s’en apercevoir !

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