Irons-nous à la famine ?

René DumontEn 1966, René Dumont, encore inconnu du grand public avant sa candidature aux Présidentielles de 1974 comme premier écologiste, publiait un livre sous le titre Nous allons à la famine (Editions du Seuil). Ingénieur agronome, son autorité était déjà considérable dans les milieux spécialisés du développement des « pays du Tiers Monde » tels qu’on les appelait à cette époque.

Nous allons à la famine, de René Dumont - Editions du SeuilSa thèse ? La production alimentaire augmente moins vite que la population mondiale : face à l’Occident déjà pléthorique et le camp socialiste incapable de construire une agriculture productive, la plupart des pays d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine s’enfoncaient vers une disette qui pouvait devenir famine. Il fallait donc tripler la production alimentaire d’ici l’an 2000 et maîtriser l’expansion démographique.
Les moyens : stimuler la recherche et la production d’aliments nouveaux, grâce notamment aux réserves venant de la mer, aux levures, aux aliments de synthèse ainsi qu’à l’augmentation des rendements rendue possible par l’amélioration, génétique ; répartir les excédents venant de la surproduction permanente des pays occidentaux sans faire confiance au libre-échange ; et plus généralement, instituer une organisation économique mondiale qui pourrait lever un impôt mondial de solidarité et entreprendre une politique active et coordonnée de développement. Et bien sûr, mettre en oeuvre une politique énergique de maîtrise de la natalité.

Queue devant un magasin pour l'achat de riz au Bangladesh - ReutersA l’heure où « les émeutes de la faim » réapparaissent, je me suis souvenu de ce livre qui est toujours dans ma bibliothèque. Il est facile, avec plus de 40 ans de recul, d’y déceler toutes les erreurs de prévision. Au contraire de sa prédiction, la pauvreté a reculé dans le monde, certes avec de grandes différences selon les continents, mais à tel point que l’on pouvait croire que la faim dans le monde n’était plus que le résultat de désastres humanitaires consécutifs à des guerres civiles ou non.
Cependant, certains souhaits de Réné Dumont se sont réalisés : l’augmentation considérable de la production agricole dans les pays du Tiers Monde du fait de la « révolution verte » des années 70 (dont Dumont a dénoncé rapidement les dégats), la maîtrise de la démographie, à la fois cause et conséquence du recul de la pauvreté, la montée en puissance des outils de coordination économique internationale. En outre, l’accélération inouïe de la vitesse et du volume de l’information, totalement imprévisible dans les années 60, a rendu palpable pour la quasi totalité de la population mondiale le fait que nous habitons tous le même « village planétaire ».
En revanche, contrairement aux souhaits de René Dumont, ces 30 dernières années ont consacré la victoire idéologique du libre échange, renommé maintenant libéralisme. Ce mouvement a été encouragé par la faillite économique plus ou moins prononcée des systèmes étatiques (dont il critiquait l’inefficacité) notamment en Asie et dans une moindre mesure, en Amérique latine.

Paysage agricole en Andalousie (Photo Jmph)Mais tout à coup, les perspectives viennent de changer, la pénurie alimentaire menace, les objectifs de recul de la pauvreté sont retardés. Le monde constate, effrayé, que la famine peut redevenir une réalité. Chacun, bien sûr, y va de son explication plus ou moins idéologique, entre ceux qui veulent davantage d’OMC et ceux qui veulent le rejet du l’ultralibéralisme.

Logo de l'IAASTDLe hasard du calendrier (mais ce n’est pas un hasard, cela prouve que l’avenir de l’agriculture méritait depuis longtemps qu’on y réflechisse) veut que soit rendu public aujourd »hui, le 15 avril 2008, le rapport de l’IAASTD (International Assessment of Agricultural Science and Technology for Development), EISTAD en français (Evaluation internationale des sciences et technologies agricoles au service du développement). Comme pour l’environnement avec le GIEC, plus de 400 experts comprenant aussi de représentants des ONG se sont réunis pour faire des propositions sur l’agriculture de demain. Ils viennent de se réunir à Johannesburg. Le processus qui a débuté en 2004 sous le parainnage de l’ONU et la FAO a abouti à un rapport de synthèse qui a été approuvé par 59 pays sur les 63 représentés au sein de l’IAASTD. Les Etats-Unis, le Canada, l’Australie et le Royaume Uni, ne l’ont pas approuvé tout en soutenant la démarche…

Rizière en Orissa - Inde (photo Jmph)Plus de 40 ans après l’avertissement de René Dumont, une remise en cause complète du modèle de développement agricole est urgente, préconisant le soutien des petits agriculteurs et l’intensification des recherches en agro-écologie. La question des OGM est restée très controversée… Le compromis est-il possible entre deux visions de l’agriculture, « celle qui place la technologie au centre de tout progrès et celle privilégiant les savoirs locaux », selon les termes de Marianne Lefort, agronome et coauteur d’un des rapports ? Achim Steiner – directeur exécutif du Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE) qui est un des sponsors de la recontre de Johannesburg – insiste sur le fait « qu’il n’y a pas une réponse simple au grand défi de l’agriculture dans le 21ème siècle », donc de se garder des solutions simplistes…

Mais ceci intéresse-t-il l’opinion publique française ? Le silence quasi absolu des grands médias est terrible.

3 commentaires sur “Irons-nous à la famine ?

  1. le commentaire précédent me stupéfie. Ah bon? José Bové avait la solution de ces problèmes? Ca se saurait, il me semble. En particulier, je ne sache pas qu’il ait tranché sur la question « technologie or not technologie ». L’idée selon laquelle « il n’y a pas une réponse simple au grand défi de l’agriculture dans le 21ème siècle » me semble plutôt aller à l’encontre de José Bové… mais enfin, peut-être me trompé-je….

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  2. Chacun pense ce qu’il veut de José Bové (dont le père était ingénieur agronome …). Personnellement, je n’ai pas voté pour lui.
    Le sens du billet que j’avais d’allieurs commencé à rédiger avant même de connaître les conclusions du rapport de l’IAASTD, est qu’il n’y a pas de réponse simple au défi de l’agriculture de demain comme à celui, plus général, de l’environnement.
    Avoir des convictions politiques est nécessaire. Mais je doute vraiment que l’idéologie seule, de droite comme de gauche, « protechno » ou « antitechno » fournissent les réponses adéquates. Je fonde l’espoir, peut-être naïf, que ces deux questions majeures de l’agriculture et de l’environnement permettront de sortir des sentiers battus du débat contradictoire de base.
    Il est vrai que le spectacle actuel donné par les députés et les sénateurs français est tout à fait affligeant de ce point de vue…

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