De la distinction de sexe à la guerre des sexes

Echo intéressant cette semaine entre l’entretien publié dans Télérama avec la sociologue Irène Théry à propos de son dernier livre La Distinction de sexe, et le dossier faisant la couverture du dernier numéro de Courrier international sur « Le retour de la guerre des sexes« . En effet, ce qu’affirme Irène Théry dans cet entretien trouve une étonnante illustration dans le dossier de Courrier international.

Entretien avec Irène Théry dans le n° 3034 de TéléramaIréne Théry est sociologue dont les travaux concernent essentiellement les transformations des liens entre les sexes. Ses études sur les familles recomposées, sur l’évolution du mariage remettent en question bon nombre de préjugés qui régnent dans nos sociétés occidentales (comme dans d’autres) sur la distinction entre les sexes, et plus profondément sur la façon de définir une personne par son identité sexuelle. Elle affirme dans Télérama que « le genre masculin ou féminin n’est pas une identité de la personne mais une manière d’agir« . Elle parle de genre et non de sexe, faisant bien la différence entre ces deux notions, le sexe se définissant de façon biologique, le genre étant une notion sociologique. Les anglo-saxons font d’ailleurs la différence beaucoup plus couramment que les francophones, entre gender et sex. Et elle précise sa pensée en affirmant que « (…) les notions de père, de mère, de frère, de soeur, d’oncle, de tante, etc., chez tous les humains, s’inscrivent dans un système de significations et d’attentes, de droits et de devoirs. C’est un univers de sens, variable d’une société à l’autre, qui permet à chacun de se représenter, quelque que soit son expérience propre, ce que l’on peut attendre d’une mère, d’une père, d’une soeur, d’un fils. »
Et d’évoquer les nombreuses transformations vécues quotidiennement dans le cadre des familles recomposées et de ce qu’elle appelle la pluriparentalité. La filiation bâtie sur le modèle unique de l’engendrement est donc largement remise en cause dans les faits mais non dans nos représentations. Elle ajoute « l’homoparentalité susciterait beaucoup moins de passions si on se rendait compte qu’elle est un révélateur de problèmes qui concernent non pas seulement les homosexuels, mais tout le monde. (…) il serait temps de reconnaître que l’on peut éléver un enfant sans être ou se faire passer pour ses géniteurs. » Ce qui est d’alleurs le cas dans de très nombreuses sociétés où les enfants sont élevés par des tantes ou oncles plus ou moins éloignés. Je connais une famille algérienne où le dixième enfant de la famille avait été « donné » à la soeur de la mère biologique qui n’avait toujours pas d’enfants. Cela m’avait d’ailleurs beaucoup choqué sur le moment …

Couverture du n° 905 de Courrier internationalLe dossier de Courrier international montre combien les réprésentations des genres est fluctuante. Le plus sidérant est de voir combien le 11 septembre 2001 avait été vécu aux Etats-Unis comme un signe de la fin d’un féminisme mal supporté et l’annonce d’un retour à des réprésentations plus traditionelles du rôle de chaque sexe : l’écroulement des deux tours jumelles était le signe de la faillite de l’homme américain dont le phallus même s’écroulait. Pour lui redonner de la vigueur, il fallait d’urgence mettre la féminisme au rancard en prônant le retour de la femme au foyer, qui allait donner naissance à davantage d’enfants…  Mais rien de tout cela n’est survenu : si moins de femmes sont au travail, c’est à cause du ralentissement économique. Quant au baby boom annoncé, le taux de natalité est tombé au plus bas en 2002. Susan Faludi conclut que  » le mythe de l’invincibilité de l’Amérique avait besoin de ce mirage de la dépendance féminine, de l’illusion dd’un noyau familial vulnérable réclamant sa protection face à un monde menaçant« . C’est un exemple éclatant de la malléabilité de la représentation des sexes suivant le contexte du moment !
Au delà des frontières américaines, ce dossier donne d’autres exemples de l’évolution de ces représentations comme en Turquie avec le voile derrière lequel de nombreuses femmes retrouvent plus de liberté :  » (…) la signification du voile islamique connait un changement radical, souligne la sociologue turque Nilüfer Göle : ce symbole de la femme musulmane cloîtrée dans l’espace privé devient delui de la femme musulmane capable de s’imposer dans l’espace public « .
Ceci me rappelle la réflexion d’un ami algérien à qui je disais en janvier 2008 combien je regrettais l’augmentation importante du nombre de femmes voilées dans les rues par rapport à ma première visite en Algérie en 1975 ! ‘ » Cela signifie simplement, m’a-t-il dit, que les femmes sont de plus en plus nombreuses à sortir dans les rues et même à travailler. Avant, tu ne voyais pas de femmes voilées dans les rues, tout simplement parce qu’elles restaient quasiment tout le temps chez elles… ».

Pas facile de distinguer les lignes de force d’une évolution dans un domaine où les représentations sont tellement différentes d’une société à l’autre, voire même d’une décennie à l’autre… Le livre d’Irène Théry devrait aider à donner de nouveaux répères pour penser l’égalité des sexes. Et aussi les réalités familiales.

3 commentaires sur “De la distinction de sexe à la guerre des sexes

  1. Un billet très intéressant ! J’aime beaucoup votre anecdote finale. Comment interpréter le monde autour de soi ? Archaïsme ou évolution positive ?
    Kiki 🙂

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  2. oui, c’est un article très intéressant. Tu as raison sur la nécessité de distinguer sexe et genre comme le font les anglo-saxons depuis longtemps. ça me rappelle aussi le livre de Todd et Courbage (le rendez-vous des civilisations) qui montrait combien cette question des rapports homme femme était le point sensible de l’évolution de nos sociétés (des avancées étant malheureusement souvent suivies de reculs qui sont autant de sursauts du vieux paternalisme). D’autre part, ce que tu dis de l’Algérie ne m’étonne pas: quand on se promène un peu dans d’autres cultures on voit combien ces fameux « liens biologiques » sont relatifs, n’en déplaise aux défenseurs de l’amendement ADN! A bientôt!

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