« La graine et le mulet » : splendeur et illustration de la langue française

L'affiche de la graine et le muletOn m’avait prévenu : ce film, La graine et le mulet, est long (2h30) et lent (de longues séquences souvent très bavardes). Je m’apprêtais, comme souvent, à dormir pendant un bon tiers du film et à me réveiller seulement si le film parvenait à retenir mon attention.

Je n’ai pas fermé l’oeil une seconde. D’entrée, une scène de sexe à la sauvette parait incongrue. Et pourtant … Ensuite le beau visage de Slimane, silencieux et d’une grande noblesse, retient l’attention alors que son patron lui annonce de façon alambiquée, mais finalement très directe, qu’il est viré après 35 ans de travail dans un chantier naval en ayant, en grande partie, travaillé au noir. Est-ce une chronique sociale à la Ken Loach ?

La graine et le mulet 5 - crédit photo Pathé distributionRapidement le film change de registre en suivant Slimane chez sa maitresse alors que ses enfants se retrouvent chez leur mère autour d’un couscous dominical. Chronique familiale ? Certains penseraient à Sautet chez les beurs. Mais ce qui a captivé mon attention, ce sont les dialogues apparemment improvisés mais totalement maitrisés, non seulement dans leurs mots, mais aussi par le cadrage et le montage. D’où la vie qui jaillit, bouscule, se marre, pleure… et les moments de silence (assez rares) car Slimane est un taiseux.

Je ne vais pas racontrer le film, allez-y.
Abdellatif KechicheMais simplement vous dire combien Abdellatif Kechiche est un réalisateur d’exception. L’esquive, qui avait triomphé aux Césars  en 2004 devant Les Choristes et Un long dimanche de fiançailles, avait réussi à inviter Marivaux dans les banlieues : la langue ciselée du 18ème siècle s’entrechoquait avec celle, volubile et imagée, des cités alors que les sentiments y étaient presque semblables. Splendide hommage de la puissance de la langue.
Dans La graine et le mulet, Kechiche emmène le spectateur dans les rives de l’émotion parfois absolue, entre deux éclats de rire et une angoisse qui ne fait qu’accroître jusqu’à l’extrême fin du film. C’est d’une maîtrise complète. Mais là aussi, le joyau de ce film est la langue omniprésente, vecteur étincelant de ces vies, surtout pour les femmes (les hommes sont, le plus souvent, avares de mots chez Kechiche).

Cette illustration de la langue française me rappelle celle réalisée brillamment par le slameur Abd Al Malik dans son album Gibraltar, dont j’ai déjà souvent parlé dans ce blog. Ce sont les francophones d’origine étrangère qui savent le mieux extraire de notre langue toute la substance, tout le suc pour lui redonner sa saveur et son parfum. En étant bousculée par le language venant des banlieues et/ou de nos « anciennes colonies », le français retrouve une vitalité, une force, une inventivité en voie d’extinction au fond de nos salons intellectuels parisiens ou non.

Abdelattif Kechiche redonne une nouvelle splendeur à la langue française et lui rend le plus beau des services : la faire vivre de façon rayonnante. Et, de surcroît, réalise des films éblouissants, tendres et cruels. Comme la vie !
La graine et le mulet 4 - crédit photo Pathé distribution

4 commentaires sur “« La graine et le mulet » : splendeur et illustration de la langue française

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